Interview de Joffrey Ouafqa : Gérant actions chez Convictions Asset Management

Joffrey Ouafqa

Gérant actions chez Convictions Asset Management

Parmi nos valeurs favorites : SAP, Ingenico et Gemalto

Publié le 03 Décembre 2012

Quel regard portez-vous sur la variation de prime de risque sur le marché des actions européennes en 2013 ?
La prime de risque devrait nécessairement diminuer sur les actions si tout reste en l’état. Le marché anticipe fortement que l’Espagne demandera une aide au Mécanisme européen de stabilité pour bénéficier du soutien de la Banque centrale européenne. Si cela se concrétise, le risque systémique va progressivement disparaitre, la prime de risque va se réduire. Cela militera pour une revalorisation des actions.

Quelle a été l’évolution de cette prime de risque depuis le début de l’année ? A quel niveau pourrait-elle tomber fin 2013 ?
Actuellement cette prime de risque vaut 7% contre 4% entre 2004 et 2007.
Si l’Espagne ne demandait pas d’aide, clairement le marché en viendrait à l’attaquer une nouvelle fois. Les taux espagnols augmenteraient fortement. Sous la pression, Madrid n’aurait pas d’autre choix que de céder.
Le timing de la demande sera de nature à créer de la volatilité.
Si le pays met 6 mois à demander de l’aide, on risque d’avoir des doutes pendant ce laps de temps. La prime de risque s’appréciera et le marché actions européen repartira de nouveau à la baisse.

Est-il envisageable que l’Espagne ne demande pas d’aide l’ensemble de l’année 2013 ?

Cela me semble peu plausible. Le taux moyen de la dette espagnole en considérant l’ensemble des maturités est à 4,50%. 124 milliards d’euros devront être refinancés l’année prochaine, ce qui est très important. La demande des investisseurs sera vraisemblablement insuffisante. La BCE devra intervenir pour aider l’absorption des titres de dette.
Au demeurant, même si les taux ont reflué, le taux à dix ans reste à 5,40%. C’est très clairement un taux qui ne permet pas à l’Espagne de se refinancer encore très longtemps.

A quelles perspectives bénéficiaires vous attendez-vous l’année prochaine ?
Les perspectives actuelles sont biaisées. 10% de croissance des bénéfices sont à attendre mais si l’on retraite ces prévisions des résultats des banques, on descend à 4-5% maximum.
Nous ne devrions pas vraiment connaitre de croissance des chiffres d’affaires, sauf si le front macroéconomique s’améliore nettement aux Etats-Unis et en Chine.
Ce sera surtout l’effet marge opérationnelle qui jouera à la hausse en particulier du fait du fléchissement des prix des matières premières. Cette marge est passée de 14% en 2007 à 9%. La moyenne sur 20 ans est autour de 10%.
Des révisions à la baisse de ces bénéfices futurs pourraient avoir lieu. Ceci étant, cela n’a jamais empêché les marchés de connaitre un rallye. Sur les 25 dernières années, les perspectives ont été abaissées 21 fois, cela n’a pas empêché le marché sur la plupart de ces années de progresser.

Hormis les banques, quels secteurs devraient porter ces bénéfices ?
La technologie et la consommation, avec les valeurs du luxe ainsi que le secteur industriel.

Quid de la valorisation du marché ?

Le PE se situe à 12 fois les résultats sur le Stoxx 600. En absolu, on ne peut vraiment dire que ce niveau est attractif. Il se situe dans la moyenne des 6-7 dernières années.
Toutefois, en relatif, par rapport aux autres marchés actions, en particulier par rapport au marché actions américains et par rapport aux autres classes d’actifs, les actions européennes tirent clairement leur épingle du jeu. Le rendement escompté est de 4% et cela vient s’ajouter à la croissance des bénéfices. Si on compare cela au rendement des obligations d’entreprises risquées à 4-4,5%, il semble évident aujourd’hui que le marché actions en Europe présente un potentiel de rebond.

Qu’escomptez-vous sur le plan des opérations capitalistiques ?

Grâce à l’environnement de taux bas, les sociétés européennes vont pouvoir se refinancer à des taux très intéressants. Elles vont pouvoir économiser de l’argent en plus du matelas de liquidité qu’elles se sont déjà constituées par le passé. Ces fonds, pour éviter une dégradation prononcée de la rentabilité des capitaux propres devront être réinvestis pour procéder à des opérations de croissance externes ou à des rachats d’actions.
Les opérations de fusions acquisitions ne devraient pas avoir lieu tout de suite. Historiquement, elles se déroulent lorsque les marchés actions sont hauts. Nous devrions voir dans un premier temps une hausse des dividendes versés et des rachats de titres.

Quels devraient être les secteurs les plus actifs ?
Historiquement, les sociétés pétrolières intégrées versent des dividendes importants et font également des rachats d’actions. Eni, la pétrolière italienne en est un bon exemple. Total risque également de le faire. La compagnie vend des actifs au Nigéria pour pouvoir payer du dividende. Les sociétés évoluant dans la santé, comme Sanofi (qui verse aujourd’hui 3,90%) sont aussi enclines à augmenter leur dividende.
Les financières devraient recommencer à payer des dividendes en 2013. BNP envisage un versement qui correspond à 3% en 2013. Société Générale devrait suivre en 2014.
Il faut s’éloigner des secteurs trop corrélés à la régulation étatique, comme les utilities comme Eon ou les télécoms comme France Telecom, ou Telefonica. Leur dividende n’est pas soutenable.
Une société qui verse 8% de dividende est à regarder de très près. En général, il y a de fortes chances que cette société soit amenée à couper son dividende par manque de perspectives bénéficiaires.

A part les sociétés qui versent des dividendes ou font des rachats d’actions, sur quelles autres thématiques êtes vous positionnés ?

Nous aimons beaucoup les valeurs technologiques comme SAP car c’est le leader mondial des logiciels des ERP (planification des ressources des entreprises). La société aide ainsi les dirigeants à maitriser leurs couts. Nous apprécions également Ingenico et Gemalto, deux sociétés qui ont profité du développement du paiement électronique (téléphones, cartes à puce). 80% des transactions en Europe se font encore en cash ce qui laisse du potentiel.
Si l’embellie sur le front macroéconomique se confirme, les cycliques devraient aussi profiter du rebond des marchés.

Un potentiel de progression de 5 à 10% vous semble-t-il réaliste ?

Absolument. On peut espérer au moins 7%.

Quels sont les éléments principaux qui pourraient compromettre ce potentiel d’upside ?

Tout d’abord, l’échec d’un accord sur la politique budgétaire aux Etats-Unis. En cas de mésentente, les coupes des dépenses et les hausses d’impôts affecteraient sensiblement l’économie américaine, l’Europe et les pays émergents.
Le mois dernier, le marché a fortement corrigé dans le sillage des inquiétudes entourant ce sujet.
Le deuxième risque est l’absence d’aide de l’Espagne. Un troisième risque résiderait dans un atterrissage brutal de l’économie chinoise même si les dernières données disponibles pointent vers une amélioration des conditions économiques du pays.


Propos recueillis par Imen Hazgui