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Interview de Christophe Blot : Economiste au sein de l' Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE)

Christophe Blot

Economiste au sein de l' Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE)

Zone euro : ce qui est fait à l'heure actuelle nous amène droit dans le mur

Publié le 05 Décembre 2012

L’OFCE a remis la semaine dernière à la Commission européenne un rapport intitulé IAGS ( (independant Annual Growth Report) analysant la situation dans la zone euro et présentant différents scenarii d'assainissement budgétaire. Ce rapport a été réalisé conjointement avec l’institut allemand IMK et l’institut danois ECLM. Pourquoi ne pas avoir associé d’autres instituts ?
Pour l'instant, l’analyse est en cours d’approfondissement. D’autres rapports devraient suivre pour rendre compte d’autres étapes dans le raisonnement et la maturation de cette analyse. Il n'y a pas de raison qu'à l'avenir nous ne nous associons pas avec d'autres organismes pour porter ce débat autour de la stratégie macroéconomique au sein de la zone euro.

A quel moment ce rapport a-t-il été réalisé ?
Le travail s'est fait tout au long de l'année 2012 en fonction des plans de rigueur annoncés, et des perspectives de croissance économique.

L'idée principale avancée dans ce rapport consiste à étaler les mesures d'austérité dans le temps. L’idée n’est pas nouvelle...
Effectivement, mais par avec ce rapport nous voulons apporter une nouvelle pierre à l'édifice. Jusqu’à présent la voie choisie résulte de la recommandation des Etats et de la Commission européenne. Aucune alternative n'a été envisagée. Aucune question n'a été posée sur la manière de faire autrement pour atteindre les mêmes objectifs.
Seul le FMI a reconnu avoir commis une erreur dans ses prévisions et a également appelé les Etats à assouplir leur resserrement budgétaire.
Au delà du constat selon lequel ce qui est fait à l'heure actuelle nous mène droit dans le mur, il s'agit également de faire des propositions concrètes pour arriver à une soutenabilité de la dette publique à long terme tout en ne tuant pas la croissance.

130 milliards d'euros d'économies sont envisagées en 2013. Vous proposez de réduire ce montant à 45 milliards d'euros. De quelle manière êtes vous parvenus à 45 milliards d'euros ?
Nous sommes d’avis qu'il faut au maximum procéder à une consolidation budgétaire de 0,5% par pays. C'est ce qui nous ramène à 45 milliards d'euros de consolidation maximale pour l'ensemble de la zone euro.
Un pays comme la France veut parvenir à une contraction de 1,8% du PIB l’année prochaine. Nous disons que cela est trop fort et qu'il faudrait descendre cet objectif à 0,5%. L'Espagne a placé sa cible de consolidation à 2,5%. C’est trop.

Quels types de solutions envisagez-vous pour réduire le montant à économiser ?
Dans la plupart des Etats européens une hausse de la fiscalité est prévue, et en particulier une augmentation de la TVA. Nous préconisons de revenir sur certaines de ces élévations, d'autant qu'elles sont peu efficaces en termes de finances publiques pour récolter des recettes dans la mesure où parallèlement l'activité connaît un effondrement et la consommation ralentit fortement.

L'idée est-elle de revenir sur cette hausse de la TVA ou de modérer son augmentation ?
Cela dépend de la situation précise de chaque pays. Notre ambition n'était pas d'établir une feuille de route précise par Etat membre en avançant quelles mesures nous paraissaient bonnes et quelles mesures ne nous semblaient pas l’être.
Nous voulions avoir une stratégie pour l'ensemble de la zone euro qui ensuite se déclinerait au niveau des pays. S’agissant de la TVA, nous demandons, tout au moins, à ce que d'autres hausses ne soient pas votées.

Quelles autres pistes de réflexion suggérez-vous ?

Les coupes des dépenses qui freinent le pouvoir d'achat des populations fragilisées mériteraient à notre sens d’être révisées. Certaines prestations sociales devraient, par ailleurs, être maintenues car elles servent notamment d’amortisseur de la crise.

Cet abaissement de l'objectif à 0,5% conduit nécessairement à reporter dans le temps les cibles fixées pour réduire le déficit ?
Nous disons que l'Irlande et la Grèce ne doivent pas voter d'autres mesures de rigueur jusqu'en 2017. Le statut quo de la France, l’Irlande et de l'Espagne est recommandé jusqu'en 2016.
Vous maintenez l'objectif de ramener la dette à 60% du PIB d'ici 2032?
Cet objectif nous semble réalisable excepté pour deux pays, la Grèce et l'Irlande.

Le gouvernement Hollande s’est a affiché sa volonté de réduire le déficit à 3% en 2013 ? A quelle date la France devrait elle parvenir à cet objectif ?
Ce n'est pas ce qui a concentré notre attention. L'objectif regardé était d’aboutir à une dette qui représente 60% du PIB en 2032 avec le moins de perte de croissance possible. Il n'était pas significatif de s'attacher à savoir à quelle date cet objectif de 3% 60% sera rempli.

Pensez-vous que les recommandations que vous faites trouveront un écho favorable auprès des agences de notation et des opérateurs sur les marchés financiers ?
Il est clair que les Etats doivent prendre en compte les réactions de ces deux types d’entités. Nous disons que ce n’est pas en frappant aussi fort sur leur budget qu’ils parviendront à restaurer la confiance ni auprès des agences et ni auprès des intervenants de marché.
Le déploiement des plans d’austérité ne date pas d’hier. Cela fait près de trois ans que les mesures ont commencé à être adoptées et mises en œuvre dans un pays comme l’Espagne. Pourtant les taux obligataires n’ont pas reflué de manière significative. Cela, parce que ni les marchés ni les agences ne croient au bien fondé de la stratégie de politique économique qui est menée. La croissance ne cesse de se dégrader, le chômage n’en finit pas de monter.

On observe tout de même un apaisement sur le compartiment obligataire espagnol ?
Il y a effectivement un répit. A d’autres moments, par le passé, nous avons également connu des répits. Il n’est pas du tout certain que les tensions ne reviendront pas. D’ores et déjà les objectifs affichés par l’Espagne paraissent difficiles à tenir et pour les marchés et pour les agences de notation. Il est donc tout à faire envisageable qu’à la vue des données économiques négatives qui seront dévoilées tout au long de l’année 2013, les taux obligataires repartent à la hausse.

L’accalmie sur le compartiment de la dette de l’Espagne est aussi, en grande partie, la conséquence de l’annonce par la Banque centrale européenne du lancement d’un programme de rachat massif de titres de dette pour les pays de la zone euro qui connaissent des difficultés pour se refinancer. L’idée selon laquelle la zone euro va exploser à court terme a été écartée.

Enfin, la ratification du nouveau traité de stabilité, de coordination et de gouvernance européenne y a contribué.
Mais, l’ensemble de ces éléments ne suffisent pas à restaurer la confiance de manière durable. Il faut à présent que le message adressé par les dirigeants des Etats soit crédible. C’est dans cette logique qu’un étalement dans le temps des mesures d’austérité s’impose. Parallèlement à cet étalement qui implique donc un report des objectifs assignés, il faut renforcer la transparence et la surveillance.

Ne craignez-vous pas que la prise de conscience des autorités politiques arrive trop tard, après que des dégâts aient été occasionnés ?
Cela n’est pas malheureusement pas à exclure. Pour un certain nombre de pays, un le mal très fort a déjà été fait. La situation économique et sociale est catastrophique en Grèce, au Portugal, en Espagne, en Irlande même si on essaie de vanter la «réussite irlandaise».

Ce n’est pas la première fois que l’OFCE pose le diagnostic qui ressort de ce rapport. Vous en avez déjà fait part dans vos prévisions, dans l’analyse du projet de loi du gouvernement. Cependant vous n’avez pas été écoutés...Qu’est ce qui vous laisse penser que cette fois-ci cela sera différent ?
Il y a un relai par des parlementaires européens qui cherchent à avoir une analyse indépendante.

Il est très difficile à comprendre pourquoi les dirigeants restent sourds à ce discours ?
Je l’attribue à un certain dogmatisme. Beaucoup sont persuadés que l’austérité est le seul moyen de restaurer la confiance.
Or, aujourd’hui les Etats-Unis ont une toute autre stratégie budgétaire. Ils continuent pourtant à bénéficier d’une certaine confiance.
Un erreur de modèle qui fausse les données concernant les impacts de la consolidation explique également cette erreur de jugement.
Y a-t-il des éléments encourageants qui laissent penser qu’il y a de l’espoir ?
Pas encore. Nous n’avons pas encore observé de fléchissement de la politique économique.

Pensez-vous que le fléchissement ne viendra que de la Commission européenne ?
Non. Je pense que les dirigeants des Etats européens ont leur mot à dire. Leur incitation devrait découler de la dégradation de la toile de fond macroéconomique qui les empêchera de respecter leur objectif en termes de réduction du déficit et de réduction de la dette.

Escomptez-vous un point d’inflexion l’année prochaine ?
Nous l’espérons. Les chiffres ne suffiront pas. La volonté politique sera tout aussi, voire plus déterminante.

Pensez vous que la montée de l’euroscepticisme pourrait changer la donne ?
Cela peut être un facteur influent qui peut faire changer les discours des dirigeants.

Quel est la suite des évènements à présent pour l’OFCE ?
Nous voulons promouvoir le rapport, encourager le débat d’idées, réfléchir à d’autres problématiques tels que les déséquilibres qui existent au sein de la zone euro, les réformes structurelles à mettre en œuvre notamment dans le domaine du travail, l’intérêt de faire un pacte européen de croissance en soutenant l’investissement.

Propos recueillis par Imen Hazgui