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Interview de Patrice  Coulon : Directeur Général Délégué de General Electric Capital

Patrice Coulon

Directeur Général Délégué de General Electric Capital

Défaillance des entreprises françaises : cette année 2013 ne sera vraisemblablement pas meilleure que 2012

Publié le 11 Mars 2013

Quelle perception avez-vous de la situation des PME en France à ce jour ?
Les bilans vont bientôt être portés à la connaissance des différents partenaires financiers.
Ceux-ci devraient traduire dans un environnement économique morose un tassement de l’activité (soit un chiffre d’affaires relativement plat, soit une baisse du chiffre d’affaires allant de -5% à -10%) et une contraction des résultats (avec en sous-jacent une diminution des fonds propres).
Ces chiffres devraient conduire les entreprises à des difficultés accrues pour renégocier un engagement financier dans la durée ou un renouvellement d’une ligne de crédit.

A-t-on d’ores et déjà des estimations sur la proportion de ces entreprises amenées à être en difficulté grandissantes ?
Nous n’avons pas encore d’évaluation au niveau national. Cependant, Nous donnons habituellement la tendance qui devrait se dessiner au niveau national. Le chiffre d’affaires de nos propres clients est en moyenne en baisse de 4 à 5% sur l’ensemble de l’année 2012.
De nombreux autres clients rencontrent des défis majeurs au titre de plans de sauvegarde, de procédures de redressement judiciaire, ou de liquidation judiciaire immédiate.

Des différences importantes sont observées entre secteurs d’activité ?
Ayant en portefeuille une représentation significative de tous les secteurs d’activité en France, des différences sont effectivement notables bien que l’épaisseur des carnets de commandes soit globalement réduite à sa plus simple expression.
Les secteurs les plus mis à mal sont ceux de l’intérim, de l’automobile, de la construction, et tout le microcosme environnant la population des fournisseurs et sous traitants.

Ce constat vous laisse penser qu’à minima la première moitié de l’année 2013 devrait être très compliquée…
Les investissements lourds, qui constituent un des premiers indicateurs du secteur industriel, ont fortement baissé. Deux raisons principales à cela : les entreprises n’ont pas suffisamment de commandes et n’ont pas les moyens d’investir dans du matériel plus performant, plus moderne, plus compétitif n’ayant pas la visibilité requise.
Ce faisant cette année 2013 ne sera vraisemblablement pas meilleure que 2012.
Nous pourrions au mieux observer une inversion de tendance. Nous avions dénoté l’an passé une décélération forte à compter du mois de juin. Nous pourrions constater, en septembre 2013 un arrêt de l’essoufflement de l’activité pour un redéploiement très progressif.

Quel regard portez-vous sur les moyens envisagés par les pouvoirs publics pour tenter de soutenir les PME ?
Le rapport Charpin, résultat de la mission de Pierre Moscovici a mis en évidence les bienfaits de la future Banque publique d’investissement (BPI) et de ses solutions à tiroir pouvant être fournis au niveau d’un même guichet.
Le gouvernement a par ailleurs préconisé un recours plus conséquent à une solution d’affacturage dans l’ensemble des entreprises pour sécuriser systématiquement les encours et financer les besoins en fond de roulement.

Une solution qui paraissait simple a été selon vous à juste titre abandonnée : la réduction des délais de paiement pour tenter de favoriser le dynamisme de la gestion et de l’optimisation des fonds de roulement...
L’Observatoire des délais de paiement a montré que la réduction des délais de paiement n’a pas que des avantages. Avec la LME (loi de modernisation de l’économie), ce délai a été abaissé à 45 jours fin de mois, ou 60 jours net. Il a été mis en exergue que sur 13 secteurs d’activité, représentant environ 90% de l’économie française, 7 secteurs étaient avantagés par la réduction du délai tandis que 6 secteurs étaient désavantagés et ont été confrontées à une dégradation des retards de paiement. Des accords dérogatoires ont du être conclus pour plusieurs secteurs particuliers.

Il n’y a pas lieu d’aller dans le sens d’un plus important raccourcissement du délai de paiement ?
Des améliorations remarquables ont déjà été enregistrées. Le délai de paiement est passé en moyenne à 55-60 jours dans l’Hexagone contre 80-85 jours en 2007.
Vis-à-vis des autres pays européens, la France se classe à présent à une bonne position. Seule l’Allemagne fait mieux que nous, tout en notant que ce délai de paiement chez eux est en train de s’élargir pour se rapprocher de 50 jours, contre 35 jours il y a trois ans.

Avec le système répressif consistant à pénaliser les entreprises qui paieraient leurs fournisseurs en retard, la France a aujourd’hui la panoplie parfaite d’une optimisation efficiente de la gestion des délais de paiement.
Aller plus loin dans la contraction du délai de paiement reviendrait à condamner une large proportion d’entreprises à une rapide cessation de paiement, fait générateur du dépôt de bilan.

Pourriez-vous nous rappeler en quoi consiste ce système répressif ?

Il est prévu que soit facturé forfaitairement 40 euros le dépassement d’un délai de paiement contractuel et facturé des intérêts de retard à des taux élevés ;
Les pouvoirs publics peuvent également être saisis pour infliger des amendes forfaitaires aux entreprises qui à plusieurs reprises n’auront pas honoré leurs conditions de paiement contractuelles.

Que manque-t-il à votre avis à l’arsenal des mesures annoncées ou adoptées par les pouvoirs publics ?

Rien. Nous sommes à présent face à un problème d’exécution. Il faut que les autorités soient en mesure de faire respecter les nouvelles règles.

Que voulez-vous dire ?
Dans bon nombre de cas, « le jeu n’en vaut pas la chandelle » car une facture de 55 à 60 euros pour retard de paiement rapportée à une relation commerciale que toute entreprise voudra préserver avec son client, fera souvent basculer la décision vers une non réclamation. Sans parler du coté complexe et aléatoire de l’établissement de cette facture. La rentabilité dans bien des cas sera perçue comme minime.
Ainsi, on peut concevoir que la mesure sera aisément applicable et appliquée au niveau des entreprises publiques et des grandes entreprises. Elle sera moins évidente à mettre en œuvre au niveau des PME.

L’affacturage permettra d’atténuer la problématique ?
Tout à fait. C’est ce qui explique que je n’ai pas de crainte particulière.
L’affacturage permettra d’obtenir un financement immédiatement sans avoir à gérer la problématique des délais de paiement et intérêt de retard tout en protégeant le fournisseur contre un éventuel dépôt du bilan du client.

Il aurait toutefois été pertinent pour assurer une meilleure application du projet de loi d’ institutionnaliser par les pouvoirs publics une gestion centralisée sur une base déclarative des entreprises de tout ce qui concerne la facturation des pénalités et intérêts de retard afin de permettre un suivi de l’exécution…

Ce sans quoi l’application du dispositif répressif restera à la libre appréciation des acteurs.
Cette idée a été évoquée. Cependant sa concrétisation n’est pas simple car les pouvoirs publics n’ont pas vocation à se substituer aux entreprises privées. Le cout de cette centralisation pourrait en outre se révéler plus important que le bénéfice.

La BPI ne pourrait-elle pas s’en charger ?
C’est une option mais cela supposera la création d’une véritable usine de gestion et de recouvrement des factures avec des mécanismes répétitifs et systématiques. Dans la majeure partie des dossiers, le montant unitaire de ces factures à établir est modique (une centaine d’euros maximum).
Si l’on se cantonne aux factures d’un montant important nous pouvons craindre un effet marginal. On pourrait se retrouver avec trop peu de montant en cumulé à recouvrir pour rentabiliser les investissements colossaux.

Vous portez un regard dubitatif sur cette BPI. Pourquoi ?
La BPI est un conglomérat d’acteurs (Oseo, CDC, Ubifrance) et de produits existants.
Je ne suis pas convaincu à ce stade que le fait de mettre une couche supplémentaire favorise le « cross business » ou le « cross product ». Il faudra aller au-delà pour que cette BPI ait un intérêt novateur par rapport à ce qui existe dans le marché.
De plus, avant d’être totalement opérationnel, ce chapeau de la BPI requerra deux à trois ans pour s’organiser.

Propos recueillis par Imen Hazgui