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Interview de Benoit Flamant : Directeur de la gestion Tech chez Fourpoints IM

Benoit Flamant

Directeur de la gestion Tech chez Fourpoints IM

Les valorisations des sociétés internet ne sont pas du tout au même niveau qu'avant 2000

Publié le 07 Mars 2014

Le Nasdaq, indice des valeurs technologiques américaines, a enregistré une hausse de 200% depuis 2008. Certaines valeurs comme Amazon ont pris 450%. Y-a-t-il une bulle autour des valeurs internet ?
Je ne pense pas qu’on puisse parler de bulle. Bien sûr il y a de l’excitation autour des valeurs technologiques. Mais elle n’est pas irrationnelle. Nous vivons une véritable révolution industrielle avec l’irruption de nouvelles technologies liées à l’internet mobile, les réseaux sociaux et le cloud computing. Ces évolutions se sont accélérées depuis 2008 et sont en train de transformer l’économie tout entière, y compris les secteurs les plus traditionnels : taxis, libraires, distributeurs de films, médias, hôtellerie, banque. Les valeurs technologiques sont parmi les seules à offrir de la croissance dans un environnement économique par ailleurs assez déprimé. Il est logique que les investisseurs s’y intéressent.

Les attentes des investisseurs ne sont-elles pas trop fortes ?
Ces sociétés créent leur propre marché, on ne peut pas raisonner avec les mêmes repères que pour des entreprises évoluant sur des marchés matures. Lorsqu’on dépasse 25% de croissance par an, comme c’est le cas de la plupart des valeurs dont on parle, on entre dans l’hypercroissance. Des sociétés comme Google, Tencent, Salesforce ou Amazon ont multiplié par des facteurs 7 à 30 leurs chiffres d’affaires au cours des dix dernières années. Je note que leur cours de bourse n’a pas augmenté aussi rapidement. Les valorisations ne sont pas du tout au même niveau qu’avant 2000.
Par ailleurs, en 2000, les entreprises de l’internet étaient plutôt tournées vers le B to B (services aux entreprises). Aujourd’hui elles touchent un public beaucoup plus large de plusieurs milliards d’utilisateurs. Toute la question est de pouvoir « monétiser » cette audience. Ces dernières années Google, Facebook et d’autres ont montré que c’était tout à fait possible. D’autres comme Groupon ou Zynga n’y sont pas arrivés.

En 2012, Facebook avait racheté Instagram pour un milliard de dollars. En 2014, il a déboursé 16 milliards pour une autre application, Whatsapp. Qu’est-ce qui justifie une telle inflation ?
Plus j’y réfléchis, plus je trouve que ce rachat a du sens stratégiquement. Non seulement la croissance de WhatsApp, qui compte déjà 450 millions d’utilisateurs, est impressionnante mais ce service de messagerie peut devenir une vraie plate-forme à l’avenir : un concurrent de Skype (téléphonie par internet), un outil de paiement sur mobile, etc. Facebook va pouvoir ainsi proposer de nouveaux services à ses utilisateurs et rester maître de son destin dans un monde où tout bouge très vite et où il faut sans arrêt se remettre en cause. Facebook, comme Google, savent qu’ils doivent innover en permanence s’ils ne veulent pas être dépassés par de nouveaux usages, qui ne manqueront pas d’apparaître dans les prochaines années. Si Google était resté un simple moteur de recherche, il ne serait pas parmi les dix plus grosses entreprises du monde aujourd’hui. Mais ils ont racheté le système Android qui équipe aujourd’hui 80% des smartphones dans le monde. Ils ont également racheté Youtube en 2006 pour 1,7 milliard de dollars. A l’époque, tout le monde parlait déjà de bulle. Youtube est aujourd’hui valorisé à environ 15 milliards de dollars.

Les sociétés internet ne sont-elles pas déjà trop chères lorsqu’elles s’introduisent en bourse ?
Les IPO sont rarement un bon moment pour investir dans une société. C’est là que l’excitation est à son comble et le risque de déception le plus fort. Mieux vaut attendre 6 à 12 mois que les choses se tassent. C’est ce que nous avons fait pour Facebook ou LinkedIn et c’est aussi ce qui nous pousse à attendre avant d’entrer éventuellement sur Twitter. Les premiers mois après la cotation sont toujours délicats. En tout état de cause nous sommes très attentifs au management et à sa capacité d’adaptation. Il faut une combinaison assez rare de vision et de capacité d’adaptation pour pouvoir surfer sur une vague aussi grosse que celle à laquelle nous assistons.

Quelles sont vos principales convictions dans le secteur ?
Nous avons investi dans Facebook, LinkedIn, Amazon, Salesforce, et dans le chinois Tencent, propriétaire du service de messagerie WeChat. La Chine est un marché très dynamique sur le plan de l’internet, source de nombreuses innovations. Il n’y a qu’à voir le succès de services comme WeChat, Weibo (messageries, paiement sur mobile) ou Alibaba (e-commerce). Nous surveillerons particulièrement l’introduction en bourse d’Alibaba qui doit intervenir cette année.

Propos recueillis par F.S.