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Interview de Benjamin  Louvet : Directeur Général Délégué de Prim' Finance

Benjamin Louvet

Directeur Général Délégué de Prim' Finance

Pourquoi les tensions géopolitiques n'ont pas pris le dessus sur le prix du pétrole

Publié le 21 Août 2014

Quel regard portez-vous sur l’évolution du cours du baril de pétrole depuis le début de l’année ?
Nous pouvons être surpris que compte tenu de l’ensemble des tensions géopolitiques observées depuis le début de l’année, nous n’ayons pas eu une volatilité plus importante. Nous aurions pu légitimement penser avoir une accélération du mouvement de marché dans un sens ou dans un autre.

Comment expliquez-vous que cela n’ait pas été le cas ?
Nous avons été face à des forces contradictoires qui se sont in fine équilibrées. Face à ces tensions géopolitiques nous avons eu une révision à la baisse des perspectives pour la croissance de la demande mondiale cette année et une hausse de l’offre pétrolière en particulier du fait d’une augmentation de la production aux Etats-Unis.

De quelle ampleur a progressé cette production ?
La production pétrolière américaine a atteint son plus haut niveau depuis les années 1980, soit environ 8 millions de barils par jour. Celle-ci a permis de réduire les besoins de pétrole des Etats-Unis et de soulager le marché.
Au mois de mai de cette année, les importations américaines se sont élevées à 222 millions de barils, soit environ 7 millions de barils par jour. Ce chiffre est à comparer avec 10 millions de barils par jour il y a 7 ans.

A la fois, le FMI, l’AIE et l’OPEP ont révisé à la baisse la hausse de la consommation de pétrole pour cette année. Qu’en pensez-vous ?
Compte tenue des déceptions que nous avons eues sur la croissance européenne et la croissance américaine, la révision négative de cette consommation de pétrole est logique.
Il est à noter que l’AIE tablait sur hausse de la consommation de 1,180 million de barils par jour le mois dernier et de 1,300 million en début d’année. Elle ne table plus désormais que sur une croissance de 1 million de barils.

Comment expliquez-vous que les tensions géopolitiques n’aient pas pris le dessus ?
Nous n’avons pas eu de sanctions majeures sur les exportations pétrolières russes.
En Irak, l’essentiel de la production de pétrole se trouve dans le sud du pays, une zone très protégée sur le plan militaire.

Quels risques identifiez-vous pour le cours du baril au cours de ces prochains mois ?
Nous pouvons distinguer plusieurs risques baissiers et haussiers.

Pourrait contribuer à une diminution supplémentaire du cours du baril un accroissement plus significatif de la production pétrolière aux Etats-Unis et en Libye ainsi qu’une levée de l’embargo sur les exportations pétrolières de l’Iran.

L’Irak représente à mon sens un risque haussier et baissier. La production de l’Irak est maintenue pour le moment. Cette production peut augmenter si les tensions s’atténuent notablement dans le pays mais elle peut aussi baisser. Dans le cas où les islamistes arrivent au pouvoir, je vois difficilement les Etats occidentaux continuer à importer du pétrole irakien.

Le cas échéant la levée de l’embargo des exportations pétrolières de l’Iran pourrait avoir un impact significatif sur le marché pétrolier…
Cette levée d’embargo pourrait ajouter 1 million de barils.
Le temps nécessaire à la remise en service des puits arrêtés seraient relativement longs.
Néanmoins des stocks de barils effectués par les iraniens sont disponibles sur des bateaux chargés qui n’ont jamais été livrés.
Ainsi si les négociations devaient aboutir, le pétrole pourrait baisser assez rapidement.

Cette levée d’embargo vous parait loin d’être évidente…

Barack Obama n’a pas les mains libres sur le rapprochement avec l’Iran.
Les Etats-Unis sont un allié de longue date d’Israël et de l’Arabie Saoudite.
Or, ces deux derniers pays ont un grand problème avec l’Iran dont l’ambition est de récréer un grand arc chiite qui partirait de l’Iran en passant par l’Irak et la Syrie pour aller vers la Palestine.
Pour que l’embargo soit levé il faut l’autorisation du Congrès qui affiche une position très hostile à l’encontre de l’Iran au point que lorsqu’il y a eu le « shutdown » aux Etats-Unis, la seule fois où les deux chambres se sont réunies c’était pour renforcer les sanctions contre l’Iran à la quasi-unanimité.

Pensez-vous que la vive croissance de la production de pétrole aux Etats-Unis pourrait influencer notablement la disponibilité de la matière première au niveau mondial ?

Oui, par le biais de l’amoindrissement supplémentaire des importations et de l’expansion des exportations américaines.

Je nuancerai cependant cet impact par deux considérations.

Au niveau des importations, tout d’abord. Initialement les Etats-Unis importaient majoritairement leur pétrole du Moyen-Orient. Les perturbations s’étant intensifiées dans cette région du monde, une diversification a été opérée vers des importations provenant du Canada et du Venezuela. Ces derniers sont essentiellement producteurs de pétrole lourd. Des raffineries ont été développées pour traiter ce pétrole. Des investissements colossaux ont été effectués.
Le pétrole de schiste trouvé sous le territoire américain a comme caractéristique d’être très léger. Ainsi les raffineries existantes ne savent pas traiter ce pétrole. L’abandon de ces raffineries est hors de propos. Ce qui est en revanche utilisé c’est le mélange d’un pétrole lourd importé avec le pétrole de schiste extrait intra muros.
Par ailleurs, la majeure partie des pipelines avaient été construits pour transporter du pétrole de la façade est et du Golfe du Mexique vers Cushing dans l’Oklahoma. Or les sources de pétrole de schiste qui se trouvent au nord du pays doivent aujourd’hui trouver leur chemin vers le Golfe du Mexique où se trouvent les raffineries. Il a fallu inverser le sens des pipelines pour faire partir le pétrole de Cushing jusqu’aux raffineries.
En outre, du pétrole a été découvert dans des régions qui n’étaient pas traditionnellement productrices de pétrole dans lesquels il n’y avait pas de pipelines bâtis.
Un appel a été fait au transport par train en guise de réponse temporaire, cependant le recours excessif de ce moyen de transport a occasionné des accidents et contraints les opérateurs à redoubler de vigilance entrainant des surcouts et des distorsions dans les prix de revente de pétrole en fonction des régions d’origine.

S’agissant des exportations, je ne crois cependant pas à court terme à une refonte de la réglementation qui vise à interdire purement et simplement les exportations pétrolières dans le pays. Celle-ci est difficile à faire accepter par les électeurs qui verront dans la revente du pétrole produit sur le territoire à l’étranger comme un sacrifice de l’indépendance énergétique du pays qu’il est en train de retrouver. Pourtant il ne fait guère de doutes qu’une telle autorisation pourrait faire baisser le prix de l’essence à la pompe aux USA.
Les exportations seront ainsi pour le moment autorisées par le biais d’exemptions ponctuelles accordées par le Département de l’Energie.

Quelle est l’importance des exportations pétrolières américaines à ce jour ?
Environ 500 000 barils par jours, contre 120 000 il n’y a pas si longtemps.

Parmi les risques baissiers, y a-t-il lieu de redouter d’autres révisions négatives de la demande mondiale du fait d’une dégradation plus importante que prévu de la conjoncture mondiale ?
Nous ne pouvons pas l’exclure. Indépendamment du ralentissement de la dynamique au sein de la zone euro, un essoufflement est également constatable dans de grandes régions du monde comme la Chine, le Japon ou encore les Etats-Unis.
Objectivement cela fait trois années consécutives que l’on nous explique que la conjoncture s’améliore aux Etats-Unis et que la croissance va repartir de plus belle. Toutefois, la croissance américaine en 2013 de 1,9% a été inférieure à celle de 2012. Depuis le début de l’année la variation du PIB est quasi nulle. L’accélération annoncée n’est pas du tout avérée.

Votre position se veut aujourd’hui prudente sur la matière première ?
Même s’il existe plusieurs risques baissiers sur le prix du pétrole, je ne pense pas que celui-ci s’effondrera. Les pays producteurs de l’OPEP ont besoin d’un prix de plus en plus important pour équilibrer leurs finances.
D’après les derniers éléments publiés par Reuters, il faudrait un prix de plus de 100 dollars pour la quasi-totalité des membres de l’Organisation pour éviter une instabilité sociale sauf le Koweït, le Qatar, l’Arabie Saoudite, et les Emirats arabes unis.
Il est inconcevable que le prix continue à reculer durablement sans intervention de l’OPEP.

Vous êtes essentiellement exposés à des produits raffinés ?
Nous sommes surtout présents sur l’essence. Le segment de marché est plus porteur dans la mesure où le diesel est surtout consommé en Europe qui n’est pas une région en bonne santé pour le moment.

Propos recueillis par Imen Hazgui