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Interview de Gautier le Molgat : Responsable du service analyse et recherche d'Agritel

Gautier le Molgat

Responsable du service analyse et recherche d'Agritel

L'embargo décidé par la Russie devrait avoir un réel impact sur le prix des viandes

Publié le 01 Septembre 2014

Quel regard portez-vous sur l’évolution du prix des matières premières agricoles depuis le début de l’année ?
Nous avons connu une phase de détente importante à la fois du prix des céréales et du prix des oléagineux. La principale explication du mouvement tient aux bonnes perspectives de production.
Si l’on considère l’évolution des prix en France, le cours du blé pour une livraison en novembre 2014 est passé de 226 euros la tonne à l'automne dernier à 175 euros aujourd’hui. Pour la même date de livraison, le prix du mais est à 152,50 euros contre 195,50 euros, et le prix du soja de 12,79 euros le boisseau à 10,56 euros.

Pouvez-vous donner des chiffres au sujet de la production de blé escomptée cette année ?
A l’échelle mondiale, on s’attend à avoir une récolte supérieure à 715 millions de tonnes. L’USDA estime même 716,09 millions de tonnes. En Europe la récolte dépasserait 145 millions de tonnes et 38,16 en France.
Nous sommes sur une récolte bien meilleure que celle de l’année dernière en volume.

Le rendement a été largement au rendez-vous…
Dans certains pays le rendement atteint 3 tonnes par hectare, ce qui est excellent pour des régions bien moins productives que l'Europe.

De quelle manière ont évolué les stocks aux Etats-Unis et de quelle manière cette évolution a-t-elle influencé le marché ?
Pour la récolte 2013/2014, les Etats-Unis ont beaucoup exporté. Les stocks ont atteint 16 millions de tonnes fin juin. Compte tenu d'une amélioration (la production est en baisse par rapport à l'an dernier mais pas si mal au final) de la production , ces stocks sont repassés à 18 millions de tonnes. Il y aurait donc eu une augmentation de 2 millions de tonnes, soit 10%, ce qui est beaucoup.

Sur le maïs, tout reste à faire en octobre-novembre, cependant les conditions de développement des cultures sont très bonnes. Pourriez-vous donner des exemples concrets de ces conditions.
Il a plu sur la Corn Belt. Il y a également eu des pluies en Europe.
Cependant nous sommes au mois d’août. Les récoltes de maïs se passent en octobre-novembre. Il peut très bien y avoir d’ici trois-quatre mois une dégradation des conditions climatiques. Nous pourrions avoir des coups de sec ou des gelées précoces qui pourraient abimer les cultures en terre, et compromettre la bonne récolte de mais que l’on attend.

Y a t-il des estimations sur la production de maïs pour cette année ?

La production mondiale est anticipée à 985 millions de tonnes. Nous sommes sur des perspectives record pour les Etats-Unis, de plus de 356 millions de tonnes selon l’USDA, soit 36% de la production mondiale. Il est possible que cette estimation soit challengée à la hausse au cours des prochains mois.
En Chine, deuxième producteur plus important, la récolte devrait s’élever à 220 millions de tonnes, soit 20% de la production mondiale.

Qu’en est-il des projections pour la production de soja ?
La production de soja aux Etats-Unis pourrait s’avérer en progression de 16% à plus de 103 millions de tonnes, contre 89 millions de tonnes en 2013.
Compte tenu des prix encore élevés, on s’attend à ce que les Brésiliens et les Argentins cherchent à augmenter leurs semis en automne.

Si l'on se fie au prix en vigueur en France, le blé a perdu 20%, le maïs 22% et le soja 17%. Une poursuite de la détente n'est pas exclue, cependant elle devrait être limitée par le retour des acheteurs. De quelle amplitude pourrait être les baisses in fine ?
Je pense que nous sommes dans des zones supports. Une grande partie du mouvement de baisse est derrière nous. Les prix ont atteint un plus bas niveau de quatre ans qui incite les acheteurs à se repositionner.
Le potentiel du repli des prix ne sera pas similaire à celui de 2009. A cette période, les prix étaient 30% à 40% en dessous des prix actuels.

Selon vous les prix sont de nature à mettre à mal les producteurs car les coûts de production sont difficilement couverts par les prix de vente. Pourriez-vous développer en quelques mots ?
Le niveau des prix actuels sur la récolte 2014/2015 impliquent pour les producteurs des prix de vente bien inférieurs à ce qu’ils imaginaient il y a encore quelques mois. S’agissant du maïs, le prix potentiel se situe autour de 130 euros, 10 à 15% en dessous de nombreux coûts de production.
Les trésoreries des exploitants agricoles sont destinées à être mises à mal dans la mesure où les dépenses seront supérieures aux recettes. Si les prix ne rebondissent pas, certains agriculteurs pourraient vouloir attendre avant de vendre, et pourraient procéder à un changement dans leur choix de commercialisation.

Parmi les matières premières qui ont le mieux résisté, nous trouvons le blé de qualité et les viandes...
Compte tenu du fait que l’industrie et le marché de l’export recherchent du blé de qualité, dans un marché européen où il y a un peu moins de disponibilité que d’habitude, nous avons eu un renchérissement de la matière première.
Sur la période du printemps jusqu’à aujourd’hui les prix des viandes se sont bien tenus notamment aux Etats-Unis en raison d’une demande asiatique soutenue.
L’embargo décidé par la Russie devrait avoir un réel impact sur le volume de viande disponible et le prix des viandes en conséquence. Je suis d’avis que l’on aura du mal à exporter ailleurs la viande qui allait vers la Russie. Nous pourrions alors avoir une détente supplémentaire des prix sur le marché européen.

Quels sont selon vous les principaux risques pour le marché hormis un dérapage du conflit en Ukraine qui pourrait compromettre la récolte ?
La remise en scène d’El Nino sur le Pacifique, les conditions de semi au Brésil et en Argentine, la détérioration du climat dans l’hémisphère nord. Les productions agricoles sont avant tout sensibles à la météo.

Propos recueillis par Imen Hazgui