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Interview de Benjamin  Louvet  : Gérant spécialisé sur les matières premières chez OFI Asset Management

Benjamin Louvet

Gérant spécialisé sur les matières premières chez OFI Asset Management

Pétrole : le cours du baril de Brent devrait remonter autour de 60 dollars vers la fin de l'année

Publié le 15 Janvier 2016

Quel regard portez-vous sur la forte chute du cours du baril ces derniers jours. Le Brent a perdu plus de 10% de sa valeur en l’espace d’une semaine…
Il semble que le marché ait décidé de regarder la situation d’ensemble avec des lunettes noires en se focalisant sur les paramètres négatifs existants : le ralentissement de la croissance en Chine, l’augmentation des stocks de barils à 6,5 milliards (en prenant l’ensemble des produits raffinés en considération), la résilience de la production émanant des producteurs du pétrole de schiste, et le statu quo de la position de l’OPEP de ne pas réduire sa production.

L’ensemble de ces zones d’ombre doivent être nuancées ?

Effectivement. La tendance dans laquelle s’inscrivent ces stocks aujourd’hui n’est pas inquiétant. Ces stocks sont à 340 millions de barils au dessus du niveau de 2008, au moment où l’on s’interrogeait sérieusement sur le potentiel d’une hausse du baril à 200 dollars. Le gap n’est pas en soit énorme. Il représente 5% des stocks mondiaux. Il reste encore un peu de marge pour l’instant.

Une des vives craintes du marché est que l’on atteigne un niveau de saturation des stocks qui amènerait à un effondrement plus prononcé du cours du baril. Une fois que les lieux de stockage seront pleins, tous les producteurs voudront se débarrasser des barils non stockés le plus rapidement possible, à vil prix. Qu’en pensez-vous ?

Je ne pense pas qu’un tel scénario se concrétisera. La production du pétrole de schiste a commencé à baisser. La contraction observée devrait s’accélérer dans les semaines à venir.

Qu’est qui vous amène à une telle hypothèse ?

Jusqu’ici la production a été relativement maintenue car des gains de productivité considérables ont été effectués. Depuis quelques mois, cependant, sur les trois grands plateaux de production aux Etats-Unis Eagle Ford, Bakken, et Permian, la productivité stagne. Parallèlement, le nombre de foreuses outre-Atlantique a été réduit de 1800 en 2014 à 516 la semaine dernière. Compte tenu de la déplétion rapide du pétrole de schiste, la production pourrait prochainement baisser très rapidement.

Quelle est l’ampleur de cette déplétion en moyenne ?

Un bon puits de pétrole de schiste permet de produire 800 barils par jour. Le taux de déplétion est de 60% à 70% la première année. Il faut creuser en permanence pour garder une certaine rentabilité.
La poursuite de l’activité a pu être assurée par un maintien du refinancement par les banques. Ces dernières cependant commencent à rencontrer de véritables problèmes au regard des prêts qu’elles ont accordés. Nous risquons de constater une multitude de défauts à l’issue des phases de renégociation des crédits qui doivent avoir lieu en mars.

Quelle conséquence anticipez-vous in fine en termes de production ?

Il nous parait concevable d’anticiper une baisse de production dans l’industrie du pétrole de schiste aux Etats-Unis comprise entre 500 000 et 800 000 barils par jour sur les deux prochains trimestres. Ceci est à comparer avec une diminution de 170 000 barils prévu dans le dernier rapport de l’OPEP sur l’ensemble de l’année 2016.
Le fort repli du nombre de barils produits, associé à une constante augmentation de la demande devrait permettre de retrouver un prix d’équilibre d’ici la fin de l’année.

Pourquoi une telle anticipation n’est pas intégrée par le marché ?

Pour l’instant, le marché est encore sous pression, car nous sommes dans une période où les stocks continuent à être reconstitués. Celle-ci devrait se poursuivre au moins jusqu’à mars-avril du fait de la maintenance des raffineries nécessaire à l’adaptation des outils pour accroitre la fabrication d’essence dans la perspective de la « driving season ».

Une éventuelle remontée du cours du baril peut s’avérer très violente ?

Les spéculateurs sont extrêmement exposés à la baisse du pétrole. Ils ont une position vendeuse historique sur le marché. Dans le cas d’un retournement, nous pouvons escompter des débouclements en masse et une remontée très violente. Pour rappel, la dernière fois que le cours du baril était descendu à 40 dollars, un rebond de 20% a pu être enregistré en 10 jours.
Certes, nous sommes en surplus de production au niveau mondial mais celle-ci tourne à plein. Les réserves de capacité doivent avoisiner les 1%. Par conséquent le prix du baril est sensible au moindre incident. C’est ce que l’on a pu voir hier soir avec l’explosion d’un pipeline en Libye. Le cours a subitement gagné 3% avant de rebaisser.

Vous estimez donc que le cours ne peut pas aller plus bas ?

A priori non, à moins que le ralentissement de l’économie mondiale est avéré. Dans ce cas, nous pourrions nous retrouver avec un recul de la demande de pétrole. Dans ce cas, la situation deviendrait très difficilement gérable.

Un cours à 10 dollars comme l’attendent certains bureaux d’analystes n’est pas envisageable ?

Pas pour le Brent ou le WTI, en l’état actuel des choses. A présent, il faut bien avoir à l’esprit que le panier de pétrole de l’OPEP cote autour de 25 dollars. Le cours du pétrole des sables bitumineux canadien est tombé à 15 dollars.

Quel poids accordez-vous aux tensions géopolitiques et au bras de fer entre l’Arabie Saoudite et l’Iran ?
Je suis d’avis que l’Arabie Saoudite et l’Iran sont suffisamment avisés pour s’efforcer de ne pas faire dégénérer le conflit. La préoccupation réside davantage dans une montée en puissance de l’Etat islamique en Irak ou en Syrie ou d’escalade des affrontements en Libye qui auraient pour retombées une mise à mal de l’approvisionnement de pétrole.
Un autre élément à ne pas négliger est ce qui se passe dans le sud de la Turquie. Hier, un attentat est survenu près de la ville de Ceyhan où il y a deux pipelines qui arrivent respectivement de Bakou et d’Irak. Une déstabilisation dans cette zone pourrait également avoir un impact négatif sur l’approvisionnement de pétrole en Europe.

Au-delà de l’aspect production, le marché pourrait être mis sous pression par des problèmes d’approvisionnement ?

Absolument.

Toujours est-il que dans votre scénario central vous prévoyez une remontée du cours du baril à compter de cet été ?

Le cours devrait remonter autour de 60 dollars vers la fin de l’année. C’est également l’avis du président de Continental Ressources, leader de la production du pétrole de schiste, et du ministre du pétrole des Emirats Arabes Unis.

En quoi consiste votre positionnement sur la matière première à l’heure actuelle ?

Compte tenu de l’état de la conjoncture, nous avons fait le choix d’arrêter nos fonds long only positionnés sur le pétrole l’année dernière. Présentement, nous réfléchissons davantage à des fonds long short. Nous cherchons aussi à faire du cross assets pour combiner notre expertise sur les matières premières avec l’expertise actions d’OFI AM, à présent que nous avons rejoint le groupe.

A quel horizon reviendriez-vous au fonds long only ?
Fin 2016, début 2017. Le jour où le point bas sera atteint, il y a aura de toute évidence de très nombreuses opportunités à saisir dans le secteur des matières premières.

Propos recueillis par Imen Hazgui