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Interview de Rémi Lelu de Brach   : Gérant chez Quilvest Gestion

Rémi Lelu de Brach

Gérant chez Quilvest Gestion

La BCE pourrait augmenter ses achats de titres à 80 milliards d'euros et diminuer son taux de rémunération des dépôts de 10 points de base

Publié le 22 Janvier 2016

Que retenez-vous de l’intervention de Mario Draghi jeudi 21 janvier ?
A l’instar de ce qui s’est produit à l’issue de son intervention lors des deux précédentes conférences de presse données à la suite de la réunion du Conseil des gouverneurs, Mario Draghi a surpris le marché. Alors que la fois dernière la surprise avait été négative, Mario Draghi ayant annoncé un moindre ajustement de la politique monétaire que ce qui était attendu par le marché, cette fois-ci la surprise a été positive. Le marché ne tablait pas sur l’évocation par Mario Draghi d’une éventuelle révision de la politique monétaire dès le mois de mars prochain.

Comment expliquez-vous ces surprises ?
La conduite de la politique monétaire est devenue extrêmement compliquée en raison des changements permanents et très rapides que doit subir la conjoncture.

L’évocation de cette éventuelle nouvelle intervention de la BCE en mars vous parait-elle justifiée ?

Trois paramètres ont incité les membres du Conseil des gouverneurs à envisager une révision de la politique monétaire dans un mois et demi : la forte chute du cours du baril, l’accentuation des incertitudes autour de la Chine et de la sphère émergente et l’appréciation du taux de change effectif de l’euro. L’allusion explicite à ce dernier facteur est nouvelle. Jusque là Mario Draghi avait indiqué que le niveau de taux de change n’était pas en soi un objectif de la politique monétaire.

Pensez-vous que la BCE a la main sur la dégradation de l’environnement extérieur ?

Ce n’est pas à la BCE d’avoir la main dessus mais à la Réserve fédérale américaine.

Que voulez-vous dire ?

La Fed aurait du remonter ses taux directeurs beaucoup plus tôt. En attendant, elle a contribué à alimenter une bulle de financement dans les pays émergents qui est en train d’exploser. Entre 2010 et 2014, les entreprises des pays émergents sont parvenues à se financer massivement en dollar à des niveaux très faible. Le resserrement par la Fed de sa politique monétaire a ensuite fait fortement remonter le dollar, ce qui a accru le coût de la dette des entreprises endettées dans cette devise, provoquant le ralentissement économique des économies émergentes et de la Chine et par conséquent la baisse des prix des matières premières.

Quelles nouvelles mesures pourraient décider d’adopter la BCE en mars ?

La BCE pourrait augmenter le rythme d’achats des titres dans le cadre de son programme de quantitative easing de 60 à 80 milliards d’euros par mois. Elle peut aussi prolonger une nouvelle fois ce programme.
Elle pourrait également procéder à une nouvelle diminution du taux de rémunération des dépôts de 10 points de base

A quoi servirait cette baisse ?
A encourager l’investissement et à maintenir une pression baissière sur le taux de change.

Comment ?

Une diminution additionnelle du taux de rémunération des dépôts effectués auprès de la BCE serait de nature à pousser les banques à généraliser la rémunération négative des dépôts effectuées en leur sein. Ainsi, cela aurait pour effet de pénaliser l’épargne inefficiente autrement dit le stockage d’une liquidité abondante sans investissement. Cela aurait également pour incidence de faire fuir les capitaux qui voudraient s’investir dans l’euro et qui pourraient ainsi alimenter une appréciation de la monnaie unique.

L’inflation, critère déterminant de la mission de la BCE, se situe à un niveau atone en raison notamment du repli du cours du pétrole. Ne peut-on pas craindre qu’à un moment donné soit mise en cause la capacité d’action de la BCE ?

Les opérateurs de marché ont eu tendance, ces dernières années, à donner trop d’importance aux banques centrales. Or la situation délabrée dans laquelle on se trouve globalement à l’heure actuelle n’est pas le seul fait des banques centrales, loin s’en faut. En cela, les banques centrales ne peuvent pas se permettre d’être tout le temps accommodantes, auquel cas, elles favoriseront la formation de bulles qui risquent fortement d’éclater. Il y a lieu de ne pas laisser les banques centrales être seules à la manœuvre. La politique budgétaire, l’investissement des entreprises doivent apporter leur pierre à l’édifice. Or pour l’instant la politique budgétaire au sein de la zone euro, même si elle s’est relâchée reste austère pour parvenir à l’équilibre budgétaire et l’investissement demeure anémique.
Il apparait que le marché prend de plus en plus conscience de l’absence du plein pouvoir des banques centrales. C’est probablement ce qui explique les perturbations survenues sur les marchés les premières semaines de l’année.

D’aucuns recommandent que la BCE abandonne son objectif d’inflation à 2% à moyen terme, devenu utopique…
Compte tenu de la faiblesse de la croissance, une remontée de cet objectif pourrait s’avérer pertinente. De même une analyse de l’évolution de cette inflation à l’aune de l’inflation core, (inflation calculée en excluant le coût des matières premières agricoles et énergétiques).

Pour autant la redéfinition de cet objectif parait politiquement infaisable.

Quels effets concrets l’allocution de Mario Draghi a-t-elle eu sur les marchés ?

Les marchés des actions européennes ont clairement retrouvé une dynamique.
Dans le compartiment des taux, l’anticipation d’une diminution de 10 bp est de plus en plus palpable. Les taux à deux ans et à dix ans ont fléchi de 4 bp supplémentaires au-delà du recul affiché depuis le début de l’année.

Peut-on s’attendre à ce que les nouvelles mesures qui pourraient être prise en mars soutiennent davantage le marché des actions de la zone euro ?

Je pense que le marché a déjà largement anticipé ce que la BCE pourrait faire cette année. Dans le cas où le cours du baril remontait brutalement, entrainant dans son sillon l’inflation au sein de la zone euro, la BCE pourrait devenir beaucoup plus hésitante à assouplir davantage sa politique monétaire. L’absence de mesures concrètes en mars pourrait avoir un effet très négatif sur les marchés financiers.

Propos recueillis par Imen Hazgui