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Interview de Rudi Van den Eynde : Gérant du fonds L Biotechnology (Candriam Equities)

Rudi Van den Eynde

Gérant du fonds L Biotechnology (Candriam Equities)

Nous attendons de la volatilité sur les biotech tout au long de l'année

Publié le 23 Février 2016

Qu’est-ce qui explique selon vous la correction subie par le secteur biotech depuis la mi-2015 ?
La correction est liée au débat en cours sur le prix des médicaments aux Etats-Unis. Ce débat a été relancé en septembre 2015 par entre autres Hillary Clinton lorsqu’elle a affirmé qu’elle ferait baisser le prix de certains médicaments si elle était élue. Les déclarations de certains candidats laissent sous-entendre que l’Etat pourrait fixer de façon unilatérale les prix ce qui constituerait un changement radical dans le système de santé américain où les prix sont aujourd’hui fixés par le secteur privé. Ce sont en effet les mutuelles qui négocient avec les laboratoires le prix des nouveaux médicaments, l’Etat se contentant d’appliquer une ristourne sur ce prix pour les patients relevant des systèmes Medicare et Medicaid.

Cette question peut-elle remettre en cause le modèle de développement des biotech ?
Nous ne le pensons pas. Les chances d’adoption par un Congrès à majorité républicaine d’une loi remettant en cause la libre fixation des prix nous paraissent très minces. Par ailleurs, Hillary Clinton comme les autres candidats ont bien conscience de l’importance des prix dans l’innovation en matière médicale. Les biotech apportent des progrès réels dans le traitement des pathologies lourdes comme le cancer ou certaines maladies rares et elles ont besoin pour cela de perspectives commerciales. Cela dit je pense que le débat sur les prix des médicaments va se poursuivre jusqu’aux élections du mois de novembre, voire au-delà, et risque de générer de la volatilité sur le secteur. Il faudra attendre 2017 pour y voir plus clair et assister à une remontée des valorisations, aujourd’hui très basses.

Qu’entendez-vous par valorisations très basses ?

Amgen, Gilead, Celgene, Biogen et Regeneron, les cinq plus grosses biotech américaines, se traitent aujourd’hui à environ 14 fois leurs bénéfices pour 2016 soit moins que la moyenne du S&P 500 (16 fois). C’est du jamais vu ! Ces sociétés réalisent plusieurs milliards de dollars de chiffre d’affaires et ont des portefeuilles de produits très solides. Le cas de Gilead est emblématique. La baisse du titre s’explique par la pression sur les prix des médicaments contre l’hépatite C. Or la société, leader dans ce domaine, devrait obtenir cette année l’autorisation de mise sur le marché d’une nouvelle génération de pilules qui devrait lui permettre de regagner des parts de marché. Cette perspective ne nous semble pas intégrée aujourd’hui dans les cours, avec un ratio cours-bénéfices extrêmement bas (7 fois).

Les incertitudes entourant les valeurs biotech américaines sont-elles une chance pour la biotech européenne ?

Non, car on voit la même correction du côté des valeurs européennes. Le marché américain est incontournable pour les entreprises européennes, de par le nombre de patients mais aussi en raison de prix de vente plus élevés. Il est donc logique que le débat sur le prix des médicaments aux Etats-Unis affecte aussi les biotech européennes. J’ajoute que la biotech européenne est un secteur encore jeune et assez peu liquide ce qui constitue un frein à l’arrivée d’investisseurs spécialisés. Les sociétés sont à un stade plus précoce de leur développement clinique ce qui rend plus difficile leur valorisation.

Vous ne jouez donc pas le rattrapage de valorisation de la biotech européenne ?

Le rattrapage peut avoir lieu mais il faudra encore plusieurs années. A part Genmab au Danemark dont le traitement contre le myélome multiple vient d’être autorisé par la FDA américaine, les sociétés européennes en phase de commercialisation sont rares. Il faudra plusieurs succès comme celui-ci pour combler le « gap » de valorisation entre la biotech américaine et la biotech européenne. Cela ne nous empêche pas de regarder ce qui se passe en Europe et de prendre de petites participations dans certaines sociétés.

Quelles sociétés avez-vous sélectionnées en Europe ?
Outre Genmab que je viens de citer et auquel nous croyons fortement, nous avons des positions sur Celyad, Ablynx et Argenx, trois sociétés belges spécialistes de l’immuno-oncologie et des maladies auto-immunes. Genfit, en France, a obtenu des résultats encourageants pour son produit mais nous attendons d’avoir la confirmation avec les résultats de la phase III. Nous suivons également le dossier Adocia qui développe une nouvelle insuline contre le diabète. Il s’agit d’une société encore ‘early stage’ mais le partenariat noué avec Eli Lilly, un spécialiste du diabète, nous semble prometteur. Nous attendons d’autres données cliniques pour investir davantage.

Propos recueillis par François Schott