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Interview de Thomas Prince : Responsable de la gestion monétaire chez Groupama Asset Management

Thomas Prince

Responsable de la gestion monétaire chez Groupama Asset Management

Nous avons bâti une nouvelle stratégie pour faire face à l'environnement de taux extrêmement bas, voire négatifs

Publié le 15 Juin 2016

Vous avez fait le choix de développer une nouvelle stratégie destinée avant tout aux trésoriers d’entreprises visant à allier volatilité, liquidité, rendement avantageux dans la classe monétaire. De quel constat part cette stratégie ?
Du constat que l’environnement mondial se caractérise par des taux de plus en plus bas, voire négatifs, suite à la politique monétaire ultra accommodante déployée par de nombreuses banques centrales depuis plusieurs années pour enrayer le risque de récession et de déflation engendré par la crise de 2008 et les différentes autres crises qui ont suivi.
Typiquement, au sein de la zone euro, la BCE a établi son taux de refinancement à 0 et le taux de facilité marginale des dépôts à -0,40%. Si bien que l’eonia se situe à -0,35% et l’euribor à -0,26%. Actuellement, le marché anticipe un statu quo au niveau des taux directeurs de la BCE pour les 45 prochains mois. Cette relative stabilité devrait se retrouver au niveau de l’eonia et de l’euribor.

Un des résultats de cette situation est que la performance du marché monétaire court terme (horizon d’investissement maximum à 1 an, et maturité moyenne pondérée de 4 mois) est tombée dans le négatif. Fin 2015, sept fonds monétaires court terme sur dix étaient dans le négatif. Aujourd’hui cette proportion a évolué à neuf fonds sur dix. Structurellement tous les fonds devraient finir par être concernés même si conjoncturellement nous pouvons avoir des rebonds.
Fin 2014, nous avions seulement 15% à 20% de l’univers de ces fonds qui affichaient une performance en dessous de 0.

Quelle est l’ampleur de la négativité ?

Cette négativité varie suivant le profil du fonds. Ainsi, un fonds monétaire court terme très défensif aura un rendement légèrement supérieur à l’eonia, de -0,25%/-0,30%. Un fonds plus agressif pourra avoir un rendement légèrement en dessous de 0, à -0,02%/-0,05%.
Cette négativité a réussi à rattraper des fonds monétaires qui investissent avec un horizon maximal de 2 ans et qui ont une moyenne pondérée de 1 an. Un quart de la classe d’actifs était dans le négatif fin 2015.

Pourquoi chercher à aménager votre gamme monétaire ?

En raison du fort engouement témoigné par les investisseurs pour le monétaire. Depuis le début de l’année, à fin avril, la seule classe d’actifs qui a sensiblement collecté en France est le monétaire, soit 16 milliards d’euros
Les raisons à cet attachement résident sans doute dans l’incertitude politique très palpable qui incite les investisseurs à favoriser un positionnement d’attente dans les marchés et à miser sur les classes d’actifs les moins risquées ; et dans la très forte action de la BCE sur le marché crédit investment grade et le marché souverain qui tend à amoindrir considérablement le rendement offert par ces deux compartiments.
Une autre raison est certainement relative à la moindre concurrence jouée par les contrats et comptes à terme bancaires. Les banques commencent à être beaucoup moins généreuses en termes de rémunération sur ces véhicules. Une taxation a même débuté sur les comptes courants des grands corporates. Ainsi les fonds monétaires ont retrouvé de l’attrait.

Une orientation vers l’obligataire court terme s’est faite en gardant à l’esprit trois impératifs liés au rendement, à la volatilité et à la liquidité...

Le crédit est la continuité logique de l’univers monétaire. Nous l’avons donc analysé du point de vue de ces trois impératifs.
Sans surprise, le crédit court terme permet d’avoir un rendement significativement plus important : sur nos fonds depuis début 2015, la performance du crédit court terme est d’environ 1% contre 0,20% pour le monétaire. Ce surplus de rendement est notamment lié à une plus grande sensibilité aux évènements de marché.

En revanche, la volatilité du crédit court terme est de 0,76% depuis début 2015 contre 0% pour le monétaire court terme. Quand il y a des chocs spécifiques sur certains noms, le marché peut réagir violemment.

L’évolution réglementaire a poussé les banques, dans leur rôle de teneurs de book, à diminuer leur capacité à prendre des positions sur le marché obligataire au fur et à mesure que la maturité est longue. Ainsi foncièrement la liquidité de l’obligataire trois ans s’est davantage détériorée comparativement à celle du monétaire court terme ou du monétaire.

A partir de ces trois considérations, vous avez cherché le bon dosage entre le monétaire et le crédit court terme pour avoir une solution équilibrée...

C’est là qu’est entré en jeu la norme comptable IAS 7. Les trésoriers d’entreprises qui possèdent des actifs qui répondent à cette norme peuvent les classer en « équivalence de trésorerie » en accord avec leur commissaire au compte et les comptabiliser dans leur dette nette.
Il faut alors que ces actifs se caractérisent par une maturité court terme, une forte liquidité, une convertibilité sans barrière en montant connu de trésorerie, et un risque négligeable de changement de valeur.

Concrètement, en quoi consiste la composition des produits que vous proposez en solution ?

D’actifs obligataires investment grade ayant une maturité maximale de 3 ans. Le fonds s’engage à avoir une maturité moyenne pondérée de 18 mois, avec une sensibilité taux faible, une volatilité inférieure à 0,5% par rapport à l’eonia, une durée de placement recommandée inférieure à un an, tout cela sans préavis ni pénalité de sortie.

Quelle part du fonds représente à ce jour ces obligations court terme ?

La part des titres obligataires ayant une maturité de 2 à 3 ans est de 16% aujourd’hui, contre un maximum 30%.
Le rallongement de la maturité des actifs éligibles à trois ans a pour conséquence un champ d’intervention très élargi. Clairement, il y a plus d’émetteurs dans l’univers des actifs obligataires à trois ans que dans la zone 0 – 6 mois. Le gisement des fonds monétaires est d’environ 170 émetteurs. Celui des obligations à trois ans contient 430 émetteurs.
La diversification du portefeuille est ainsi plus importante ce qui permet de réduire la volatilité.
Le poids moyen d’un émetteur en portefeuille est de 1% dans notre portefeuille, contre 1,30%/1,75% dans les fonds monétaires.

Avez-vous des biais sectoriels ou géographiques dans votre allocation ?

Le portefeuille détient 27% d’émetteurs financiers alors que les fonds monétaires contiennent entre 60 et 70% d’émetteurs financiers. Nous avons une exposition significative au secteur automobile.
Sur le plan géographique, nous avons naturellement un biais France. Nous avons également une forte présente en Italie, en Allemagne, en Espagne et aux Etats-Unis.

Etes-vous confrontés au risque de change ?

Nous n’avons pas de risque de change. Si nous investissons dans des titres libellés en devise autre que l’euro, nous nous couvrons.

A combien s’élèvent les encours du fonds ?

Les encours du fonds ouvert s’élèvent à 521 millions d’euros. Nous comptons 1,3 milliard d’euros au total sur la stratégie si on considère les mandats dédiés.

Ne craignez-vous pas que la persistance de l’intervention de la BCE sur les marchés finisse également par compromettre la performance de votre nouvelle stratégie ?
Ce risque existe. Il y a cependant une relativité à prendre en compte dans les performances affichées. Sur un horizon de quelques mois, notre stratégie sera toujours plus rémunératrice qu’une stratégie strictement basée sur le monétaire ou le monétaire court terme.
Nous avons une plus-value à limiter les pertes et à piloter la volatilité.

Propos recueillis par Imen Hazgui