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Interview de Didier Duret : Directeur des investissements d'Abn Amro Private Banking

Didier Duret

Directeur des investissements d'Abn Amro Private Banking

Il ne faut pas être absent des marchés actions car les forces de rappel sont importantes

Publié le 08 Juillet 2016

Selon vous, nous ne pouvons pas tabler sur une effectivité du Brexit à court terme. Pourquoi ?
Il n’est pas du tout assuré que l’article 50 du Traité de Lisbonne soit déclenché par le successeur de David Cameron.
Il y a de fortes chances que de nouvelles élections générales aient lieu auparavant, qui impose une recomposition de la Chambre des communes.
A la fois le parti conservateur et le parti travailliste sont très divisés sur la question de l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union européenne. En résulte dans chaque camp l’absence d’une large majorité pour désigner le dirigeant qui occupera le poste de premier ministre.
Une reconstruction politique est nécessaire avant même d’ébaucher une feuille de route pour engager de solides négociations avec les représentants de l’Union européenne.

Il existe toute une gamme de possibilités autour du Brexit…

Nous pourrions effectivement avoir un soft Brexit, qui implique la recherche de compromis des deux côtés ou un hard Brexit qui sous-entend un campement de chacune des parties prenantes sur ses positions et en conséquence des discussions difficiles.
Pour notre part, nous tablons davantage sur un soft Brexit, avec un accord commun qui permettra de maintenir des relations économiques et de préserver l’intégrité de l’Union européenne.
La diplomatie fera son chemin et nous aurons une sortie du Royaume-Uni ordonnée. Tout le monde a intérêt à cela.

Peut-on présager des impacts que pourrait avoir la période d’incertitude qui vient de s’ouvrir ?

Il est trop tôt pour parler d’impacts.
Aussi nous pensons qu’à court terme le marché ne réagira pas tellement aux retombées économiques de la décision prise par les citoyens britanniques mais à l’avancée du processus politique. La bienveillance ou la malveillance affichée dans le cadre de ce processus sera immédiatement interprétée.
Le marché sera susceptible de remonter à chaque fois que l’on aura plus de visibilité positive.

Vous admettez donc que nous sommes désormais dans un environnement de marché extrêmement politisé où les nouvelles économiques passeront au second rang… 
Nous n’allons plus avoir le même jeu d’attente qui va déterminer la direction du marché.

A moyen terme, vous estimez que nous nous acheminons vers la fin d’un cycle politique et d’un cycle économique...

D’ici 12 mois, plusieurs grands pays européens ainsi que les Etats-Unis auront connu un changement dans la gouvernance de leur politique économique avec plus d’incidence sur le plan budgétaire que sur le plan monétaire.
La politique budgétaire intensive sera le phénomène nouveau, non encore anticipé par les marchés, de nature à résoudre tous les problèmes : le problème du mécontentement car la croissance est trop faible pour être partagée, le problème de la productivité, le problème des taux d’intérêt négatifs, le problème de la migration…
Les Etats-Unis et l’Europe seront dans les sièges conducteur de la croissance keynésienne post industrielle qui se dessinera.

Qu’est-ce qui vous amène à ce postulat ?

La configuration actuelle incite à une forte polarisation avec des prises de position importantes pour des changements en profondeur et pas seulement du replâtrage.

En quoi consiste votre stratégie d’investissement actuellement ?

Nous sommes d’avis qu’il ne faut pas être absent du marché. Nous ne sommes pas confrontés à un risque systémique mais à un risque moyen. Dit autrement, le Brexit n’est pas un évènement comparable à la déroute de Lehman ou à la crise grecque.
Si nous sommes clairement dans une crise institutionnelle d’importance pour la pérénnité des systèmes politiques, parallèlement, les entreprises continuent à générer des profits, à être compétitives sur l’échiquier mondial.

Les forces de rappel sont significatives pour les actions...

Les primes de risques sur les marchés européens des actions sont phénoménales.
La faiblesse des taux pousse à rechercher des sources de rendements alternatives.
Les actions offrent des dividendes attractifs.
Dès que la situation se stabilisera un peu, nous pourrons voir des effets ressorts conséquents sur les actions.

Quels sont les grands biais de votre allocation d’actifs ?

Nous mettons l’accent sur les actions de croissance défensives à moyen terme relativement immunisés des problèmes locaux, des entreprises multinationales dans le secteur de la santé, de la haute technologie.
Nous sommes sous pondérés sur les banques. Nous n’excluons pas de revenir dessus du fait des valorisations attrayantes.
Nous sommes positifs sur la Chine et la Corée notamment en raison de l’appréciation du yen.
Nous conservons un fort positionnement aux Etats-Unis. Nous ne croyons pas à la fin du bull market sur les actions américaines et nous avons une forte diversification sur les marchés émergents.

Qu’en est-il des compartiments de la dette et des devises ?

Nous avons beaucoup baissé notre exposition à la dette des pays périphériques. Nous surveillons de près ce segment et tacherons de nous remettre dessus si les spreads venaient à s’élargir du fait de l’effet d’entrainement de l’intervention de la BCE sur le plan quantitatif monétaire.
Nous ne tablons pas sur de grandes fluctuations sur le change. La livre et le yen ont parcouru l’essentiel de leur trajectoire.
La parité euro dollar est stable autour de 1.10. Nous ne voyons pas une forte appréciation du dollar, ce qui nous rassure car cela éloigne le risque déflationniste.

D’aucuns évoquent la remise en cause du scénario déflationniste comme un des principaux risques pour les marchés au cours du deuxième semestre. Qu’en pensez-vous ?
Il n’est pas impensable que le Brexit soit le dernier épisode de la phase déflationniste que l’on connait depuis plusieurs années.
L’inflation pourrait remonter davantage que prévu. Les salaires aux Etats-Unis sont en hausse de 2,5%. Les tensions sur le marché du travail pourraient pousser la Fed à agir plus durement que prévu. Nous aurions alors une pentification de la courbe américaine qui aurait une influence sur la courbe européenne malgré l’action de la BCE.









 

Propos recueillis par Imen Hazgui