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Interview de Mariane Eshet : délégué général de l'Association pour le développement du mécénat industriel et commercial (Admical)

Mariane Eshet

délégué général de l'Association pour le développement du mécénat industriel et commercial (Admical)

Il y a 30 ans, il était suspect de faire du mécénat pour une entreprise. Aujourd’hui, il serait plutôt suspect de ne pas en faire !

Publié le 21 Décembre 2007

Pourriez-vous, en quelques mots, nous décrire le rôle joué par l’Admical ?
La vocation de l’Admical depuis presque 30 ans est d’acclimater le mécénat d’entreprises en France, et aujourd’hui, de le promouvoir auprès des 2,5 millions d’entreprises.

L’Admical a trois grandes missions :
la première est de représenter et de défendre les intérêts des entreprises mécènes.
la seconde est d’être un carrefour des acteurs du mécénat
la dernière est d’être un observatoire du mécénat

Notre première mission englobe tout le travail que nous avons mené auprès des pouvoirs publics, afin d’améliorer le cadre législatif et fiscal du mécénat. Il y a eu plusieurs étapes, dont les essentielles sont : en 1987, la mention pour la première fois dans un texte de loi du terme «mécénat», puis en 1990, l’adoption de la loi sur les fondations d’entreprises, et bien entendu en 2003, l’adoption de la loi sur le mécénat qui est largement inspirée des propositions de l’Admical, avec pour principale mesure, la réduction d’impôt à hauteur de 60% du don.

Nous avons également effectué un important travail auprès des journalistes, dans la mesure où l’image des entreprises était, et reste encore, assez négative en France. Enfin, nous sommes présents en région à travers un réseau de correspondants, et à l’étranger.

Notre seconde mission est d’être un carrefour, un animateur de réseaux d’acteurs du mécénat. Pour cela, nous proposons à ces acteurs du mécénat de se réunir autour de moments forts comme les Assises internationales du mécénat, qui ont lieu tous les deux ans, nous organisons également des conférences thématiques tous les trimestres, et nous allons lancer en 2008 des petits-déjeuners où pourront se retrouver nos adhérents. Enfin, il y a bien entendu le concours du mécénat (25ème édition) qui permet à un jury indépendant, présidé par Martin Hirsch l’an dernier par exemple, de récompenser plusieurs entreprises pour leur politique de mécénat…

Quant à l’observatoire, il nous conduit à être à la fois un éditeur d’ouvrages de référence dont le «Répertoire du mécénat d’entreprise», «Le guide juridique et fiscal du mécénat», etc., et la revue «Entreprises et mécénat». Nous sommes également un organisme de formation. Dans ce cadre, nous formons quelque 400 porteurs de projets par an, mais nous dispensons aussi des formations sur mesure à la demande des entreprises ou des collectivités.

Nous sommes avant tout un club d’entreprises, composé de plus de 170 adhérents.

En chiffres, que représente le mécénat d’entreprise en France ?
Selon nos dernières estimations, de 2006, le mécénat représente près d’un milliard d’euros pour les entreprises de plus de 200 salariés. C’est un chiffre important puisqu’il est quasiment équivalant au mécénat des entreprises britanniques qui s’élève à 1,3 milliard d’euros. Certes, c’est encore 9 fois moins important qu’aux Etats-Unis !

Dans le détail, 31% de ce budget est investi par les grosses PME (entre 200 et 500 salariés). Le nombre d’entreprises mécènes aujourd’hui est de 18% : c’est encourageant, mais nous pouvons encore faire mieux.

Qui sont les entreprises mécènes aujourd’hui en France ? Quels sont les domaines privilégiés ?
Logiquement, les plus grands mécènes sont les banques, les assurances et les entreprises de service. Il y a ensuite de nouveaux acteurs du mécénat, notamment dans le BTP…

Quant aux domaines d’action les plus prisés, 66% des entreprises mécènes soutiennent la solidarité, tandis 52% d’entre elles ont choisi de soutenir la culture. Ensuite, viennent les domaines du sport, de l’environnement et de la recherche.

Quels sont les avantages que le mécénat apporte à l’entreprise ?
Le mécénat permet à l’entreprise de valoriser son image, de créer du lien entre ses salariés et d’établir des passerelles avec les acteurs du monde non marchand.

En premier lieu, de montrer que l’entreprise fait partie d’un tout, qu’elle est un des acteurs de la société civile. Il ne faut pas oublier qu’une entreprise est composée elle-même d’hommes et de femmes qui sont certes des salariés, mais ils sont d’abord des individus, parfois eux-mêmes bénévoles…

Aujourd’hui l’entreprise ne peut rester à l’écart des grands enjeux de la société. Elle a d’ailleurs tout intérêt à s’impliquer pour contribuer au bien commun, afin d’être mieux intégrée dans son environnement et mieux comprise de l’opinion publique.

Quand Jean-Pierre Raffarin a évoqué la loi sur le mécénat quelques mois avant son adoption, il a indiqué que l’Etat n’avait plus le monopole de l’intérêt général… L’Etat n’est donc plus seul à en être le garant et d’autres peuvent y contribuer, en particulier les entreprises.

Avez-vous constaté une réelle amélioration de l’image de l’entreprise dans l’opinion ?
Oui, sans aucun doute. Il y a 30 ans, il était suspect de faire du mécénat pour une entreprise. Aujourd’hui, il serait plutôt suspect de ne pas en faire ! Tout a changé : auparavant, on estimait que l’Etat était en charge de l’intérêt général.

Les mentalités ont évolué. Seuls les médias demeurent encore réticents, mais les différents acteurs ont bien saisi qu’ils avaient tout intérêt à travailler ensemble. Ils n’ont plus vraiment le choix,  l’Etat n’ayant  plus les moyens de répondre à tous les besoins.

N’est-il pas risqué de laisser une institution culturelle dépendre de plus en plus du mécénat d’entreprise ? La tentation de traverser la ligne jaune comme ce fut le cas pour la Palais de Tokyo lors de l’exposition organisée avec Nivea, existe…
Dans ce cas précis, je pense  qu’il s’agissait d’une opération de parrainage, donc commerciale, dans laquelle l’entreprise attend un retour sur l’investissement qu’elle a réalisé. Si le produit de l’entreprise est mis en avant, nous ne sommes plus dans le cadre du mécénat.

L’entreprise décide de sa stratégie, et avec la loi, la distinction entre parrainage et mécénat est beaucoup plus claire.

Outre l’aide financière, que peut apporter une entreprise mécène ?
Ce qui se développe beaucoup c’est le mécénat de compétences. 31% des entreprises mécènes pratiquent ce type de mécénat, et 31% d’autres utilisent le mécénat en nature, même si 88% d’entreprises déclarent toujours réaliser des apports financiers.

Donc, l’argent demeure le nerf de la guerre, mais les entreprises peuvent aussi offrir autre chose que de l’argent, tels que des produits, des espaces medias, des compétences spécifiques… C’est d’ailleurs une manière d’associer les salariés à l’action de l’entreprise. Quand on propose à un salarié de parrainer un projet, il peut ainsi s’impliquer en utilisant ses propres compétences.

Si un musée en région a besoin d’un comptable, il peut faire appel à une entreprise qui va mettre à disposition son comptable une demi journée par mois par exemple, ou son directeur marketing, pour mettre en place la politique de recherche de fonds du musée… Ou encore, un imprimeur peut réaliser la plaquette ou le catalogue du musée…

C’est un aspect du mécénat qui se développe de plus en plus, mais sur lequel on ne communique pas assez, et qui peut être valorisé et bénéficié d’une réduction d’impôt.

Depuis l’adoption de la loi sur le mécénat de 2003, le nombre d’entreprises mécènes a nettement augmenté. L’incitation fiscale permise par cette loi est-elle le seul élément ayant conduit à cette évolution ?
L’évolution du mécénat est constante depuis 30 ans. Le mécénat n’a cessé d’évoluer et de progresser tant en termes de budget que de nombre d’entreprises devenant mécènes.

Il y a bien évidemment un essor particulier depuis 2004, un an après l’adoption de la loi. L’incitation fiscale joue un rôle important mais, parallèlement, les journaux se sont emparés du sujet, les bénéficiaires ont répandu l’information… En résumé, tout le monde s’est mis à communiquer là-dessus, si bien que de plus en plus d’entreprises ont pris connaissance de cette possibilité.

Cette loi vous paraît-elle suffisante ? Comment pourrait-on encore développer le mécénat en France ?
Cette loi est très bonne, et notre président Jacques Rigaud n’a d’ailleurs pas souhaité demandé davantage aux pouvoirs publics lors des dernières élections. 

L’avancée législative est sans précédent, elle nous est d’ailleurs enviée par nos voisins européens. Mais attention, n’oublions pas qu’au-delà de l’avantage fiscal, l’acte de mécénat relève d’une décision libre et stratégique de l’entreprise. 

A présent, il faut s’attacher à diffuser l’information et à faire connaître les avantages pour une entreprise de devenir mécène.

Propos recueillis par Nicolas Sandanassamy