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Faut-il craindre une chute des valeurs biotechs françaises ?

Faut-il craindre une chute des valeurs biotechs françaises ?

(Easybourse.com) Le secteur de biotechs françaises en pleine ébullition depuis trois ans est aujourd'hui confronté à trois principales menaces. Le premier risque est celui d'une baisse importante des cours de bourse des sociétés biotechs américaines. Le second danger est relatif à une dégradation des dossiers de biotechs introduits sur la place de Paris. Le troisième écueil a trait à la lenteur du processus des essais cliniques dans l'Hexagone. Nous avons souhaité jauger l'importance de ces aléas auprès de plusieurs experts du secteur.

Interview de Eric  Forest

Interview

Eric Forest

Président directeur général

EnterNext

Interview de Yannis  Morel

Interview

Yannis Morel

Vice-président exécutif

Innate Pharma

+2066% pour Genfit, +845% pour Innate Pharma, +518% pour Adocia, +463% pour DBV, +362% pour Cellectis. Telles sont les performances enregistrées sur trois ans des plus emblématiques biotechs françaises. Les chemins parcourus sur un an glissant sont tout aussi impressionnants : respectivement +95%, +147%, +468%, +192%, +490%. Auxquels il faut ajouter +131% pour Erytech et +48% pour Nanobiotix.

  Des sociétés plus matures et sous valorisées

Pour l’ensemble des experts interrogés ces prouesses se justifient aisément par le stade de maturité auquel sont parvenues ces sociétés ainsi que par leur sous valorisation comparativement aux biotechs américaines.
« Ces biotechs qui ont démarré leur activité il y a dix à quinze ans ont réussi à faire état de résultats probants dans les essais cliniques. Elles ont pu déposer des brevets au niveau international, et on su nouer des accords de partenariat d’envergure en amont de la mise sur le marché des produits » commente Pierre-Olivier Goineau, président de France Biotech. « Les maladies en voie d’être traitées sont des maladies qui étaient incurables il y a quelques années, comme l’hépatite C, certaines formes de cancer... Nous sommes véritablement face à une révolution » relève Marc le Bozec, co-gérant du fonds Pluvalca Biotech chez Financière Arbevel. Parallèlement, sur les deux dernières années les déceptions ont été peu nombreuses. La plus importante aura été la publication de conclusions invalidantes d’une étude de phase II dans la maladie de Crohn par Neovacs qui a entrainé une chute du titre de 60%.
Le rallye des biotechs françaises a par ailleurs été grandement alimenté par les investisseurs américains. Face à la vive progression de l’indice NBI des biotechs américaines -celui-ci étant passé de 1000 points début 2012 à 3700 points aujourd’hui- les investisseurs américains se sont efforcés de rechercher d’autres actions du même secteur dans d’autres zones géographiques. « Or les valeurs françaises sont à des multiples trois à cinq fois inférieurs aux valeurs américaines à comparatif de niveau de développement. Plus qu’à une hausse des cours boursiers on a assisté davantage à un rattrapage de leur retard » indique alors Pierre-Olivier Goineau »

Bien que la majeure partie des dossiers aient été portés par ce vent favorable, certains dossiers spécifiques semblent avoir été laissés de côté. Tel a notamment été le cas de Transgene et de Nicox. Le cours de Transgene a ainsi perdu près de 28% depuis le début de l’année. Nicox qui a été une valeur convoitée par le marché pendant longtemps et qui a fortement déçu avec le Naproxcinod a gagné 2% depuis janvier et enregistre un repli de 30% sur trois ans. Ces mouvements amènent Jean-Laurent Bruel, président du directoire et gérant au sein de la société Gestys à affirmer qu’une certaine clairvoyance a été opérée par les investisseurs dans le choix des valeurs.

  Trois principaux risques

Pour l’ensemble des intervenants du dossier le secteur des biotechs serait confronté aujourd’hui à trois principaux risques.

Une vive correction outre-Atlantique

Le premier risque identifié est celui d’un repli important des cours de bourse des sociétés biotechs américaines. Bien que de nombreuses valorisations, notamment celle de Gilead, Amgen, Celgene, ou encore Biogen trouvent leur argument dans une certaine vérité économique, il semble que des anomalies de marché soient apparus sur la cote américaine. « Typiquement des sociétés dont les produits sont en phase I des essais cliniques ont été valorisées plus de 2 milliards de dollars. Or entre la phase I et la commercialisation peut s’écouler 5 ans. Dans ce laps de temps beaucoup d’aléas, d’interrogation, de levées de fonds peuvent apparaître » note Sacha Pouget, co-gérant du fonds Kalliste Biotech.
Plus que des valorisations exagérément élevées, la menace la plus importante identifiée, est davantage liée à la conjoncture économique des Etats-Unis. « Le secteur biotech américain étant celui qui a le plus progressé au cours des trois dernières années, les investisseurs pourraient très bien chercher une moindre exposition et empocher leurs bénéfices. Pour l’heure, même si on constate une baisse des « inflows » (flux positifs d’investissements) sur les deux derniers mois pour le secteur, les craintes ne sont pas encore manifestes » poursuit M Pouget. Une opinion partagée par Thierry Laugel, président du directoire de Kurma Partners.

Si le Nasdaq Biotech venait à s’enrhumer, cela aurait certainement des répercussions sur les biotechs françaises. L’avis généralement admis cependant est que les conséquences négatives seraient limitées. « Même si nous avons eu une large surperformance des biotechs françaises par rapport aux biotechs américaines depuis 2014, +200%, contre +60%, il demeure un décalage important à la faveur des dernières. S’est donc constitué un coussin de sécurité. La valorisation de l’ensemble des 22 sociétés cotées sur la Bourse de Paris est équivalente à la valorisation de la 15ème biotech américaine » signale Sacha Pouget.

La multiplication des introductions en bourse


Les sociétés biotechs ont bien compris qu’il y avait un vent suffisamment favorable pour venir faire appel au financement par le marché. Depuis le début de l’année 8 nouvelles entreprises issues du secteur des sciences de la vie, dont 7 françaises, se sont introduites sur les marché couverts par EnterNext, levant 95 millions d’euros pour financer leurs projets de développement. Elles étaient 12 en 2014.
« Certaines sociétés opportunistes ont ainsi profité de la fenêtre ouverte pour s’engouffrer alors qu’elle n’aurait probablement pas pris le chemin de la cotation dans une autre configuration moins propice » signale Marc le Bozec. « Une société comme Cerenis a pu être cotée alors qu’elle avait échoué sur le critère principal de son étude cardio vasculaire et alors que le dossier a été retoqué aux Etats-Unis il y a de cela plusieurs mois » remarque Sacha Pouget.

Ces sociétés cotées avant l’heure, dépourvues d’une densité de projets et d’un news flow conséquent pourrait bien réserver de mauvaises surprises aux investisseurs. La désintégration de l’une ou de plusieurs d’entre elles ne devrait pas pour autant être suffisante pour jeter l’opprobre sur l’ensemble du secteur des biotechs, rassure Pierre-Olivier Goineau. « Le secteur des biotechs n’est pas semblable au secteur automobile : les mêmes produits ne sont pas conçus pour les mêmes usages pour des marchés identiques. Sur les 60 sociétés cotées à Paris, il y a autant de technologies différentes pour des maladies différentes, des franges de la population diverses. Si une société échoue dans le traitement du diabète, cela n’a rien à voir avec la société qui travaille sur un traitement du cancer ». Attention cependant à ce que les échecs ne soient pas si répétitifs auquel cas, à coup sûr la crédibilité du segment tout entier serait entachée, alerte Franck Lescure, partenaire chez Auriga.

La lourdeur et la complexité des essais cliniques

« Tout autant que l’avancée technologique de la molécule, la réalisation des essais cliniques est effectivement un véritable challenge qui peut laisser place à des déconvenues, conduire à des sanctions par le marché et affecter la valorisation» déplore Jean-Laurent Bruel. Les sociétés biotech doivent ‘’designer’’ à chaque fois leur étude, déposer un dossier exhaustif auprès des autorités compétentes, mobiliser les moyens requis pour réunir les candidats à l’expérimentation. Les cohortes des patients peuvent être plus ou moins abondantes en fonction des niveaux de phase et du degré de technicité. Certaines études peuvent demander 30 personnes, d’autres 500 ou 1000.
« Depuis quelques années la France ne cesse de perdre des places dans le classement des essais cliniques. Les grands groupes décident de réaliser leurs essais à l’étranger, une chose que peuvent difficilement faire les sociétés de moyenne taille. Il y a trop de procédure, trop de bureaucratie, des grèves à répétition de comités de protections des personnes » déplore Pierre-Olivier Goineau. « La complication de la menée des essais cliniques est indéniablement néfaste pour l’industrie » assure Marc le Bozec.

  Quelques préconisations

De manière à parer au mieux à l’ensemble de ces risques, des préconisations ont été avancées.
Le premier d’entre eux est d’être discriminant à partir des fondamentaux, autrement dit ne « ne pas acheter aveuglément sous prétexte que la société a une étiquette biotech qui lui est accolée » mentionne Nicolas Chéron, directeur de la recherche de CMC Markets. « L’investisseur doit prendre le temps d’analyser ce que la société promet, combien de temps elle va mettre pour délivrer sa promesse, et combien d’argent elle doit dépenser pour parvenir au stade qu’elle promet » déclare Pierre-Olivier Goineau.
La deuxième recommandation formulée est celle de procéder à une diversification. « L’idée étant de ne pas mettre tous les œufs dans le même panier et de répartir les risques sur différentes sociétés » précise le président de France Biotech. « Plutôt que d’acheter 10% d’une biotech, autant acheter 2,5% de quatre biotechs différentes » illustre Nicolas Chéron. « La diversification permet de passer avec moins d’encombre les phases de turbulences » assure Sacha Pouget.
Troisième conseil prodigué, celui de privilégier les achats lors des phases de repli. « Une crainte a été alimentée sur Genfit en mars. Le titre a dévissé de 40%. Ce fut également l’occasion pour nous de se replacer en profitant de certaines exagérations. Le cours s’est repris depuis » énonce le co-gérant du fonds Kalliste Biotech.
Enfin, dernière instruction livrée, celle de pas rester trop longtemps investis sur un titre. « Il est difficile de rester long terme sur une valeur biotech. Le chemin est semé d’embuches non seulement dans le développement d’un médicament et mais aussi lors de la commercialisation. L’exemple de Dendreon l’atteste. Le cours de la société est monté jusqu’à 25 dollars pour ne plus rien valoir quelques temps plus tard. Malgré de bons résultats cliniques Dendreon n’a pas pu trouver son marché à cause d’une mise en production trop couteuse de son vaccin thérapeutique. Une autre illustration est Affymax. La société était parvenue à mettre son produit sur le marché. Puis la FDA a retiré sa licence. Le cours de bourse a alors chuté de 90% » développe Sacha Pouget.

  Six convictions phares


Cinq convictions ont été citées par les différents protagonistes.
La première est Ceyliad, anciennement Cario3 Bioscience. « La valorisation est relativement faible au regard de ses homologues américaines. Le cours pourrait monter à au-delà de 70 euros dans un horizon de moins de 3 mois » argue Sacha Pouget.
Une deuxième valeur plebiscitée est Nanobiotix. « La société pourrait mettre sur le marché un de ses produits en 2016. Des résultats d’essais cliniques de Phase I devraient également être publiés d’ici juin, dans le Cancer tête et cou » explique M Pouget. La société est également appréciée par Marc le Bozec.
Troisième titre mis en avant, Erytech, qui pourrait débuter une commercialisation d’un de ses produits l’année prochaine, et qui doit rendre compte de conclusions d’essais cliniques et obtenir l’aval des autorités pour poursuivre d’autres essais.
Quatrième valeur évoquée par le co-gérant du fonds Pluvalca Biotech, Genfit. Selon ce dernier, malgré le vif rebond affiché depuis trois ans, le potentiel de la société reste important. « Le marché adressé par leur candidat médicament est évalué à près de 30 milliards de dollars. Il est tout à fait possible que le produit en cours de développement qui présente moins d’effets secondaires que celui du concurrent américain parvienne à générer plusieurs centaines de millions voire plusieurs milliards de dollars de revenus par an à moyen terme ».
Enfin, la cinquième société avancée par Jean-Laurent Bruel est Integragen, la première plate-forme de génomique privée en France censée permettre de personnaliser le traitement des patients. « Des revenus sont déjà tirés de l’activité exercée. Le seuil de rentabilité devrait être atteint en 2016. Cette société qui n’est pas encore sous le feu des projecteurs pourrait connaitre demain un parcours notable ».
Imen Hazgui

Publié le 06 Mai 2015