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Interview de Nicolas  Chéron : Directeur de la recherche de CMC Markets

Nicolas Chéron

Directeur de la recherche de CMC Markets

Genfit, Innate Pharma, Cellectis... Attention à la bulle qui s'est mise en place dans le segment des biotechs françaises

Publié le 29 Avril 2015

Vous venez de rédiger une note intitulée « Genfit : Scénarios, attraits et risques d’une biotech sous le feu des projecteurs ». Pourquoi vous êtes vous intéressé particulièrement à cette valeur ?
J’ai pu percevoir un véritable engouement autour de la valeur qui me paraissait dangereux. Plusieurs forums et plusieurs sites ont été créés autour de la société. Certains investisseurs sont quasiment devenus « amoureux » du titre. Ces derniers ont quelque peu perdu de vue les fondamentaux.

En un an et demi le prix de l’action est passé de 5 euros à 50 euros. Le cours a gagné 1654% sur trois ans et 69,70% sur la dernière année. Malgré ces performances remarquables, les nouveaux entrants sur ce dossier tablent sur un potentiel d’upside supplémentaire.
Des objectifs de cours de 70 euros, 100 euros voire 150 euros sont mis en avant.

Un rallye de plus de 1600% sur trois ans, c’est du jamais vu sur une biotech française ?
C’est non seulement un record parmi les biotechs françaises, mais également au sein de l’univers des actions françaises.

Comment l’expliquez-vous ?

Je pense qu’une bonne partie de l’explication est à rechercher du côté des Etats-Unis. L’indice des biotechs, le NBI, est passé de 1000 points début 2012 à 3700 points aujourd’hui. La hausse de la valorisation des biotechs américaines a poussé les investisseurs américains à rechercher d’autres actions du même secteur dans d’autres zones géographiques, notamment sur la place de Paris.

Le cas de Genfit est-il comparable à celui de Nicox ?

Un parallélisme entre les deux titres réside dans la violence du rallye. Cependant, il n’est pas du tout dit que Genfit connaitra une retombée complète comme l’a vécu Nicox du fait des informations décevantes communiquées.
Les deux sociétés n’évoluent pas du tout dans le même domaine d’activité. Nicox est dans l’ophtalmologie. Genfit est spécialisé dans la découverte et le développement de médicaments destinés à la prévention et au traitement des facteurs de risques liés aux pathologies cardiométaboliques ainsi qu'aux maladies inflammatoires.

Pensez-vous que le parcours spectaculaire de Genfit sert les intérêts des autres valeurs biotechs françaises ?

Il y a un appétit affiché pour l’ensemble du secteur des biotechs. Genfit a fait partie des valeurs phares à l’instar de Cellectis ou Innate Pharma.

Vous indiquiez en amont de notre discussion que cet engouement vous paraissait dangereux. Pourquoi ?

Si seules quelques sociétés étaient montées parce qu’elles présentaient les fondamentaux les plus solides, le rallye serait sain. Or ce n’est pas ce que l’on observe. Depuis un an, pratiquement tous les dossiers de biotechnologie ont bien fonctionné, y compris les dossiers qui ne sont pas de qualité.
Le danger est réel d’avoir des investisseurs qui se positionnent sur des sociétés de biotechnologie simplement sous couvert que le thème est porteur.

Un label Tech 40 vient d’être lancé par EnterNext, la filiale d’Euronext dans le but de donner plus de visibilité aux sociétés de biotechnologie les plus prometteuses. Pensez-vous que ce label pourrait contribuer à assainir la situation ?
Ce label est une bonne initiative mais il arrive probablement trop tard. Le rattrapage sur les valeurs biotechs a largement été fait. Les parcours phénoménaux ont déjà été effectués. Le segment est déjà très mature. Autrement dit, la bulle est d’ores et déjà en place.
Le lancement de ce label actuellement donne l’impression qu’il est juste destiné à répondre à un phénomène de mode.

Êtes-vous d’avis que le risque de correction est important ?

Il n’est pas négligeable. Le secteur pourrait perdre 30% de sa valeur avant de se reprendre. Peu d’investisseurs particuliers auront les reins assez solides pour supporter cette correction.

D’où pourrait provenir la menace ? D’un essoufflement du secteur des biotechs aux Etats-Unis qui a performé de 500% en 5 ans ?

Vraisemblablement.

Ne croyez-vous pas que l’environnement propice aux actions dans lequel nous nous trouvons avec des taux d’intérêt historiquement bas et un programme massif d’achat de titres de dette par la BCE pourrait retarder l’échéance d’un dérapage ?
Il est certain que ces facteurs entretiennent la hausse du segment des biotechs. Cependant nous ne sommes pas sur une hausse engendrée par les fondamentaux mais tirée par un comportement moutonnier. Parce que tout le monde se dirige vers les biotechs, d’autres sont tentés de le faire les yeux fermés.
La constitution d’une bulle se fait selon de multiples phases bien identifiées : gestation, décollage, naissance de la bulle, arrivée des médias, enthousiasme, entrée du grand public, euphorie et illusion puis débandade. Nous sommes actuellement clairement dans la phase de l’euphorie et de l’illusion avec des hausses de 300-400-500% y compris pour les mauvaises sociétés.

Vous n’êtes pas d’avis qu’aucune débandade n’est à craindre tant que le bouclier de la BCE est arboré ?
Je ne le pense pas. Qu’il y ait la BCE, le label Tech 40, des success stories, de toute façon il est un fait avéré : le marché est binaire. Pour l’instant celui-ci est très optimiste. Le jour où une consolidation commencera à apparaitre globalement sur le compartiment des actions, il y a de fortes chances que d’importantes prises de bénéfices seront faites sur ce secteur.

Quelles sont vos préconisations in fine ?

Etre discriminant à partir des fondamentaux.

Ceci n’est pas évident pour les sociétés biotechs où il n’y a pas de track record pour jauger de la soutenabilité du business model ?
Effectivement. C’est la raison pour laquelle mon autre recommandation serait de se diversifier. Plutôt que d’acheter 10% d’une biotech, autant acheter 2,5% de quatre biotechs différentes. Autrement dit ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Et privilégier les achats lors des phases de repli.

De nombreuses sociétés biotechs ont fait leur entrée en Bourse à Paris cette
année. Ne peut-on pas considérer qu’elles sont sources d’opportunités nouvelles ?
Ces sociétés ont bien compris qu’il y avait un vent suffisamment favorable pour venir faire appel au financement par le marché. Là aussi, il sera nécessaire d’être très sélectif, de se renseigner sur les sous jacents des dossiers, de ne pas acheter aveuglément sous prétexte que la société a une étiquette biotech qui lui est accolée.

Propos recueillis par Imen Hazgui