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Pourquoi faut-il réguler le marché des matières premières agricoles ?

Pourquoi faut-il réguler le marché des matières premières agricoles ?

(Easybourse.com) La Commission européenne a apporté aujourd'hui son soutien à la France pour une meilleure régulation au niveau de l'UE des marchés financiers dans les matières premières.

Interview de Bernard Valluis

Interview

Bernard Valluis
Président délégué
ANMF

Interview de Nicolas Fragneau

Interview

Nicolas Fragneau
Gérant
Amundi

Interview de Jean-Philippe Olivier

Interview

Jean-Philippe Olivier
Responsable
BNP Paribas Investment Partners

"Je partage pleinement le constat fait par le gouvernement français sur l'importance de la question des marchés d'instruments financiers dérivés de matières premières et assimilés, et le besoin d'une approche européenne coordonnée", a indiqué le commissaire européen en charge des services financiers Michel Barnier dans une déclaration transmise à l'AFP. A la suite de ce soutien de la commission européenne apporté à la France pour une meilleure régulation des marchés des matières premières, nous republions l'article d'Imen Hazgui qui répondait à la question : pourquoi faut-il réguler le marchés des matières premières agricoles ?

L'ensemble des expertises officielles s'accordent à rejeter, même avec les bilans les plus pessimistes, toute réelle possibilité de pénurie ou de forte tension entre offre et demande, ni actuellement ni dans les mois à venir sur le blé. Pourtant, le prix a bondi de 70 % en un mois : de 130 euros la tonne début juillet à 224 euros la tonne aujourd'hui. La forte progression des cours est liée à une spéculation excessive qu'il est absolument nécessaire de réguler.

La production de blé devrait s'établir à 651 millions de tonnes cette année, selon les estimations de la FAO, l'organisation des Nations unies pour l'Alimentation et l'Agriculture et à 645,7 millions de tonnes selon le ministère de l'agriculture américain, l'USDA.
«Le ratio stock / consommation se situe actuellement à quelque 26%, dans des limites tout à fait raisonnables» signale Bernard Valluis, président délégué de l'Association Nationale de la Meunerie Française.

Les fondamentaux ne justifient de ce fait aucunement un cours de blé de plus de 200 euros. «Nous avons connu un vent de panique qui est venu gonfler artificiellement les cours» indique Nicolas Fragneau, gérant d'Amundi funds Global Agriculture. « Le marché a un peu trop acheté au son du canon, et vendu au son du violon » conforte Jean Philippe Olivier, responsable du département matières premières agricoles au sein de BNP Paribas Investment Partners.

Depuis que la Russie – troisième exportateur mondial de blé – a décrété un embargo sur ses exportations jusqu'à la fin de l'année avec possible prolongation [annoncée le 1er octobre prochain], les spéculateurs et, en particulier, les fonds de pension sont sur le pied de guerre, achetant les matières premières agricoles à tour de bras. C'est ainsi que le 6 août, au lendemain de l'annonce de la Russie, le cours du blé est monté à son plus haut niveau depuis l'été 2008, soit à 228 euros la tonne en séance.
Le fait que l'Ukraine songe depuis le début du mois d'août à limiter ses exportations à 3,5 millions de tonnes de blé d'ici décembre prochain n'a fait que mettre de l'huile sur le feu.
«La Russie n'est pas encline à être importatrice de matières premières de blé acheté aux Etats Unis. Il est vraisemblable qu'elle exprime ce point de vue dans le cadre d'un accord de partenariat exclusif avec l'Ukraine» précise alors Jean-Philippe Olivier.

La "spéculation débridée" sur les marchés des céréales n'a pas provoqué mais "a accéléré considérablement" l'envolée des prix du blé d'une part, et de l'ensemble du compartiment des céréales d'autre part. Les spéculateurs, qui ont été cloués au pilori depuis 2008 par l'opinion publique et le pouvoir politique, ont profité de la tendance recherchant, en l'absence de prix plancher et de prix plafond, un rendement le plus élevé possible en un minimum de temps. « Au 6 juillet, sur l'échéance novembre 2010, il y avait près de 9000 calls prix d'exercice 160 euros et 142 000 options (calls ou puts) si on considère tous les prix d'exercice options. A chaque hausse de 1 euro, il fallait acheter prés de 1400 lots de blé juste sur l'échéance novembre 2010 pour couvrir toutes les options» souligne Benoît Labouille, directeur général du cabinet de conseil Offre et Demande agricole

Éviter les conséquences dramatiques d'une nouvelle crise alimentaire


Tout le monde, dirigeants politiques et professionnels de la finance s'accordent à dire qu'une régulation est nécessaire afin de limiter les effets de la spéculation débridée et éviter les conséquences dramatiques d'une nouvelle crise alimentaire. Le scénario de 2008-les émeutes de la faim dans les pays du Sud provoquées par un prix de blé qui avait atteint 298 euros la tonne- ne doit pas se répéter.

«Une tentative de régulation nous parait saine et de ce point de vue bienvenue» avance Jean Philippe Olivier. «Il est utile de savoir quels sont les acteurs qui interagissent sur un marché. Il y a besoin surtout de renforcer la transparence. Il faut savoir qui opère, pour quel volume, qui vient en couverture, qui vient en spéculation et qui vient en gestion d'options. Il y a clairement eu des journées où les fluctuations de marché étaient plus fortes que les dépôts de garantie, ce qui entrainait un risque important pour le marché. Par ailleurs, différents fonds sont estimés à 5 milliards d'euros ce qui correspond aux positions ouvertes du marché européen», développe Benoît Labouille.

La réforme a été amorcée aux Etats-Unis. Une segmentation des opérateurs a été instaurée. Une publication hebdomadaire des positions ouvertes par catégorie d'opérateurs (opérateurs commerciaux/ opérateurs financiers purement spéculatifs et opérateurs financiers long only) a été exigée. Enfin des limites journalières de variations des cours ont été définies pour tempérer les forts mouvements. Dans le cas où le cours d'une matière première se met à augmenter de manière trop importante (+60%), le marché est arrêté, et il y a un arrêt de la séance et une levée de fonds complémentaire pour permettre une stabilisation.

La constitution d'enregistrements des opérations faites sur options, afin de les porter à la connaissance de l'autorité de régulation a été prévue. Un passage par une chambre de compensation a été exigé pour limiter les risques de contreparties.

Des règles additionnelles sont à présent envisagées en ce qui concerne les limites de position : la limite d'emprise et la mise en œuvre de ratios prudentiels pour éviter que les entreprises jouent dans une proportion trop importante les fonds propres et qu'elles fassent courir un risque systémique au marché. Un certain type d'investisseurs ne devraient pas pouvoir s'exposer au-delà d'un certain montant et représenter plus d'un certain pourcentage de la liquidité du marché.

Des réflexions sérieuses ont été entamées en Europe dans le cadre de la révision de la directive MiFiD. La Commission européenne aurait dû présenter un projet au mois de juin. Mais cela a été reporté en automne, sachant que le texte devrait être finalisé avant la fin de l'année. Il devrait être adopté l'année prochaine par la Commission et par le Parlement. «Nous avons bon espoir que le texte soit adopté Les Etats-Unis ne seront pas prêts à accepter que l'Union européenne soit plus laxiste qu'eux. Nous avons pu observer au mois d'août un report des acteurs de la bourse de Chicago vers Euronext, les règles régissant ce dernier marché étant plus souples» assure Bernard Valluis.

Deux écueils seront toutefois à éviter

Tout d'abord pour que la régulation soit efficace le cadre mis en place devra être global. «Si nous ne réagissons pas au niveau mondial, le danger résidera dans un better level playing field : l'orientation des investisseurs vers la loi du moins disant. Seule une vision coordonnée mondiale a du sens auquel cas on risque d'avoir dépérissement d'un marché à un autre s'il s'avère plus bénéfique pour les investisseurs. Pour qu'une mesure soit efficace cette vision mondiale est indispensable» explique Jean Philippe Olivier.

«Il y a d'importants marchés de matières premières qui se développent au moyen Orient et en Chine. Un investisseur qui serait empêché d'acheter du maïs aux Etats-Unis doit également être empêché ailleurs dans le monde, auquel cas le phénomène va simplement se déplacer d'un marché à l'autre» met en garde Nicolas Fragneau.

La solution pourrait alors être apportée par le sommet du G20. Dans un discours prononcé mercredi 25 aout devant les ambassadeurs de France, Nicolas Sarkozy a alors indiqué que «seul le G20 dispose du poids spécifique, de la légitimité et de la capacité de décision nécessaires pour donner les impulsions indispensables à ce chantier». Ajoutant «étendre la régulation aux matières premières est possible et souhaitable, indispensable. Nous limiterons ainsi la spéculation. Nous proposerons des mesures de transparence et un dialogue approfondi entre producteurs et consommateurs" pour limiter les fluctuations des cours ».

Le chef de l'Etat a proposé d'étudier le fonctionnement même des marchés de dérivés des matières premières, la transparence des positions détenues, d'étudier des politiques de stockage, et la création d'instruments d'assurance par les institutions financières internationales afin de permettre aux pays importateurs de se protéger contre la volatilité des prix.

Au vue de cette ébullition, un deuxième écueil sera à éviter selon Jean Philippe Olivier. Il faudra s'assurer de ne pas taper sur un bouc émissaire. «Le risque est néanmoins grand» selon ce dernier.

Quelque soit les réformes entreprises, selon certains experts, les effets de cette régulation seront bien limités.
«Techniquement, un cadre est possible à instaurer mais dans une certaine limite. Du fait du nombre de plateformes concernées et de la concurrence qui existe entre eux, nous n'arriverons jamais à un contrôle total. Il faudrait que ces plateformes agissent de concert. Nous n'en sommes pas encore là » argue Nicolas Fragneau.

Quand à Hervé Lievore, stratégiste au sein d'Axa IM, peu d'effet seront à attendre de ce genre de mesures. «A la rigueur cela peut écrêter quelque peu les courbes, éviter les mouvements les plus explosifs. Mais ce n'est pas ce qui garantira une stabilité des prix ou un maintien des prix à un niveau faible. D'ailleurs, nous pouvons nous demander si nous avons intérêt à ce que les prix restent faibles. Le meilleur moyen d'assurer des niveaux de production permettant de nourrir tout le monde est que le prix soit suffisamment élevé pour pérenniser l'offre».


Imen Hazgui

Publié le 26 Août 2010

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