Interview de Franck Lemery  : Directeur Financier chez Legrand

Franck Lemery

Directeur Financier chez Legrand

Legrand : Comment l'intelligence artificielle accélère notre croissance et renforce notre modèle économique ?

Publié le 05 Novembre 2026

Pour commencer, pourriez-vous présenter Legrand à nos lecteurs et expliquer comment le groupe a fait évoluer son modèle au cours des dernières années, d’un spécialiste historique des infrastructures électriques et numériques du bâtiment vers un acteur de plus en plus exposé à l’électrification, à la transition énergétique et au développement des centres de données ?
 « Legrand reste un spécialiste mondial et non un conglomérat. »

Legrand est un spécialiste mondial des infrastructures électriques et numériques du bâtiment. Notre chiffre d’affaires devrait atteindre environ 11 milliards d’euros en 2026, dont, à la fin des neuf premiers mois de l’année, 47 % réalisés en Amérique du Nord et centrale, 33 % en Europe et 20 % dans le reste du monde. Nous sommes présents dans 90 pays et commercialisons nos produits dans près de 170 pays.

La force de notre modèle repose sur des positions de leadership durablement établies : près des deux tiers de notre chiffre d’affaires sont issus de produits occupant la première ou la deuxième place sur leurs marchés respectifs.

Legrand se distingue également par un modèle financier associant croissance, rentabilité et forte génération de trésorerie. Notre développement s’appuie sur deux moteurs complémentaires : la croissance organique, alimentée par l’innovation, le pricing power et notre proximité avec les clients, et les acquisitions. Nous avons ainsi réalisé plus de 200 opérations de croissance externe au cours de notre histoire.

La solidité de ce modèle nous permet de financer nos investissements, de poursuivre notre développement par acquisitions, de servir une rémunération attractive à nos actionnaires et de préserver un bilan solide, avec un endettement maîtrisé.

Ces dernières années, nous avons engagé une transformation importante de notre portefeuille afin de renforcer notre exposition aux marchés les plus dynamiques.

Nous distinguons désormais deux grands ensembles d’activités. Le premier regroupe les infrastructures dites « essentielles » du bâtiment, notamment l’appareillage électrique, l’éclairage et certaines solutions de cheminement de câbles. Le second rassemble les activités liées aux transitions énergétique et digitale, parmi lesquelles figurent l’électrification, l’efficacité énergétique et les infrastructures destinées aux centres de données.

En 2021, les infrastructures essentielles représentaient environ 60 % de notre chiffre d’affaires, contre 40 % pour les activités liées aux transitions énergétique et numérique. À mi-2026, cette répartition s’est inversée : ces dernières constituent désormais environ 60 % de notre activité.

Les acquisitions ont joué un rôle déterminant dans cette évolution. Depuis début 2024, nous avons réalisé 21 opérations, dont environ 90 % du chiffre d’affaires acquis concerne les activités liées aux transitions énergétique et digitale.

Il ne s’agit toutefois pas d’une diversification au sens traditionnel du terme. Legrand reste un spécialiste mondial et non un conglomérat. Nous privilégions des activités adjacentes à nos métiers, dans lesquelles nous pouvons valoriser notre expertise technologique, industrielle et commerciale.

Cette transformation a renforcé notre potentiel de croissance tout en préservant les fondamentaux de notre modèle financier.

Legrand a enregistré sur les neuf premiers mois de 2026 une croissance organique de 12,7 %, avec un chiffre d’affaires de 8,3 milliards d’euros. Quels ont été les principaux moteurs de cette performance et quelle part de cette dynamique vous paraît structurelle ?
 « Cette croissance organique proche de 13 % illustre la transformation de notre profil de développement. »

Cette croissance organique proche de 13 % illustre la transformation de notre profil de développement.

Les centres de données ont constitué notre principal moteur de croissance. Ils représentaient environ un tiers de notre chiffre d’affaires et ont enregistré une progression organique de près de 40 %. Les activités liées à la transition énergétique ont également contribué positivement à nos résultats.

Les infrastructures essentielles du bâtiment sont très légèrement positives, dans un environnement macroéconomique toujours peu favorable à la construction et à la rénovation.

Au-delà de ces performances actuelles, nous avons la conviction que nos trois grands domaines d’activité présentent des perspectives favorables à moyen et long terme, même si leurs rythmes de croissance diffèrent.

En ce qui concerne les centres de données, nous anticipons une croissance annuelle de marché comprise entre 15 % et 20 % par an à horizon 2030.

Les activités liées à la transition énergétique, en particulier l’électrification, l’efficacité énergétique et les enjeux de souveraineté, devraient bénéficier d’une progression structurelle de l’ordre de 4 % à 6 % par an.

Cette dynamique dépasse les seules considérations climatiques. Elle répond également à des impératifs d’indépendance énergétique et de souveraineté économique.

En effet, l’électricité occupe une place croissante dans le mix énergétique et parallèlement, le développement des bâtiments intelligents, des logements connectés, des véhicules électriques et des équipements numériques multiplie les besoins en infrastructures électriques.

Concernant les infrastructures essentielles du bâtiment, la situation actuelle est plus difficile, mais les fondamentaux demeurent solides. Les besoins de logements restent considérables à l’échelle mondiale, aussi bien dans les économies développées, comme la France, l’Italie, les États-Unis ou le Royaume-Uni, que dans les pays émergents, où l’urbanisation et les évolutions démographiques soutiennent la demande.

Les bâtiments deviennent également plus connectés, plus sûrs, plus confortables et plus frugaux en énergie, avec un recours croissant aux équipements électriques et numériques, renforçant les opportunités commerciales pour Legrand.

Nous considérons donc que ce marché retrouvera une dynamique positive. Le principal déclencheur devrait être conjoncturel, notamment à travers une amélioration du pouvoir d’achat et des conditions économiques permettant aux ménages et aux acteurs immobiliers de concrétiser leurs projets.

Notre potentiel de croissance repose ainsi sur des marchés liés aux transitions énergétique et digitale déjà très dynamiques, auxquels devrait progressivement s’ajouter la reprise dans nos activités historiques.

Les centres de données constituent désormais l’un des principaux moteurs de croissance de Legrand, avec plus de 3 milliards d’euros de chiffre d’affaires attendus dans ce domaine en 2026. Comment expliquez-vous l’accélération de cette activité et de quelle manière l’essor de l’intelligence artificielle transforme-t-il concrètement la demande adressée au groupe ?
 « Nous bénéficions simultanément de l’augmentation des capacités installées et de l’enrichissement technologique de chaque centre de données. »

Les centres de données connaissent une accélération remarquable, dont Legrand bénéficie pleinement.

Cette activité devrait générer un peu plus de 3 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2026, contre environ 1 milliard d’euros en 2021. Cette progression résulte d’une croissance organique particulièrement soutenue, qui a atteint en moyenne 21 % par an depuis 2021, une performance supérieure à celle du marché, ainsi que de notre politique d’acquisitions (32 opérations dans le domaine).

L’intelligence artificielle joue aujourd’hui un rôle déterminant dans cette accélération. Selon les estimations des spécialistes, environ la moitié des nouvelles capacités de centres de données installées en 2025 (environ 12 gigawatts) étaient destinées à des usages liés à l’IA, une proportion appelée à progresser au cours des prochaines années.

Pour Legrand, cette transformation produit deux effets complémentaires.

Le premier est un effet volume, lié à l’augmentation des capacités mondiales de traitement et de stockage des données.

Nous estimons que le parc mondial de centres de données représente actuellement un peu plus de 80 gigawatts de puissance installée. Nos hypothèses de marché intègrent environ 100 gigawatts de capacités supplémentaires d’ici 2030, ce qui porterait le parc total à près de 180 gigawatts.

Cette trajectoire correspond à une croissance annuelle du marché de l’ordre de 15 % à 20 %.

Le second effet concerne l’optimisation de l’architecture des centres de données conduisant à l’enrichissement du contenu de chaque installation.

Les architectures des centres de données évoluent rapidement pour répondre à des exigences croissantes de performance, mais aussi de sobriété énergétique et environnementale.

Les opérateurs doivent améliorer leurs infrastructures, optimiser leur efficacité énergétique et les systèmes de refroidissement, limiter leur consommation d’eau et réduire leur emprise au sol. Ces contraintes entraînent une augmentation de la valeur des équipements nécessaires pour chaque mégawatt installé.

Legrand dispose aujourd’hui d’un portefeuille total d’environ 500 000 références dont 140 000 pour les centres de données.

À titre d’illustration, si nous remportions l’intégralité d’un appel d’offres, nous pourrions actuellement fournir environ 2,5 millions de dollars d’équipements par mégawatt installé. Avec l’évolution des architectures, cette valeur pourrait encore progresser au-delà des 3 millions de dollars.

Nous bénéficions donc simultanément de l’augmentation des capacités installées et de l’enrichissement technologique de chaque centre de données.

Nous ne nous fixons toutefois pas d’objectif spécifique concernant la part des centres de données dans notre chiffre d’affaires à horizon 2030. Notre ambition porte plus largement sur la transformation du portefeuille vers les activités liées aux transitions énergétique et digitale.

Celles-ci représentaient 40 % de notre chiffre d’affaires en 2021, contre environ 60 % aujourd’hui. Leur poids pourrait atteindre 70 % à horizon 2030.

Cette exposition croissante aux centres de données constitue un puissant relais de croissance, mais accroît également la dépendance de Legrand aux investissements réalisés dans ce secteur. Comment évaluez-vous le risque d’un ralentissement du cycle d’investissement dans l’intelligence artificielle et les data centers, et quels autres métiers pourraient alors prendre le relais ?
 « Nous disposons d’un portefeuille suffisamment diversifié pour accompagner la croissance des centres de données sans dépendre exclusivement de ce marché. »

Nous sommes naturellement attentifs à ce risque, mais nos perspectives reposent sur des hypothèses que nous considérons comme raisonnables.

Si l’on additionne l’ensemble des annonces d’investissement formulées par les grands opérateurs technologiques, les investisseurs et les responsables publics, les capacités mondiales de centres de données envisagées pourraient atteindre environ 420 gigawatts en 2030.

Nous avons volontairement choisi de ne pas intégrer l’intégralité de ces annonces dans nos prévisions, qui reposent sur une hypothèse de parc mondial d’environ 180 gigawatts à horizon 2030.

Cela ne traduit pas un manque de confiance dans l’intelligence artificielle. Nous sommes convaincus qu’il s’agit d’une révolution technologique durable, appelée à transformer profondément de nombreux secteurs économiques.

En revanche, tous les projets annoncés ne seront pas nécessairement réalisés, ou du moins pas dans les délais initialement envisagés.

Certains pourront être différés faute de financement. D’autres seront reportés ou redimensionnés en raison de contraintes énergétiques, environnementales ou foncières.

La disponibilité de l’électricité, les besoins en refroidissement, la consommation d’eau et l’emprise au sol deviendront des paramètres de plus en plus déterminants dans les décisions d’investissement.

Ces contraintes représentent également des opportunités pour Legrand. Environ 40 % des produits que nous commercialisons auprès des centres de données permettent aujourd’hui à nos clients de réaliser des économies d’énergie. Le renforcement des exigences environnementales devrait donc accroître l’intérêt de nos solutions.

Il faut par ailleurs rappeler que le développement des centres de données ne repose pas exclusivement sur l’intelligence artificielle.

En 2025, celle-ci représentait environ la moitié de la demande de nouvelles capacités. Cette proportion pourrait atteindre 70 % à horizon 2030, mais les autres usages numériques continueront également à progresser.

Le développement de l’Internet des objets, des bâtiments intelligents, des services connectés, du cloud, des solutions SaaS, des jeux en ligne et du streaming nécessite des capacités croissantes de traitement et de stockage des données. Ces besoins constituent des fondamentaux économiques solides, indépendamment du seul cycle d’investissement dans l’IA.

C’est pourquoi nous privilégions un scénario de croissance du marché compris entre 15 % et 20 % par an, plutôt que les hypothèses les plus optimistes.

Notre activité dans les centres de données présente également l’avantage d’être relativement peu capitalistique. Elle ne nécessite pas d’investissements industriels particulièrement lourds, ce qui nous garantit une capacité d’adaptation importante en cas de ralentissement.

Notre discipline en matière d’acquisitions contribue aussi à limiter les risques liés à une éventuelle dégradation des conditions de marché, notamment concernant la valorisation des actifs d’acquisition inscrits à notre bilan.

Enfin, Legrand dispose d’autres relais de croissance.

La transition énergétique constitue une tendance structurelle durable, tandis que les infrastructures essentielles du bâtiment devraient bénéficier, à terme, d’une reprise de leur marché.

Nous développons également une activité de santé connectée, qui représente actuellement environ 200 millions d’euros de chiffre d’affaires et reste concentrée sur l’Europe.

Cette activité répond à plusieurs enjeux sociétaux majeurs : le vieillissement de la population, le développement du maintien à domicile et la nécessité d’améliorer la productivité des systèmes de santé dans un contexte de tension sur les effectifs soignants.

Nous disposons donc d’un portefeuille suffisamment diversifié pour accompagner la croissance des centres de données sans dépendre exclusivement de ce marché.

Vous avez relevé votre objectif de croissance organique annuelle à 6 %–8 % entre 2027 et 2030, contre 3 %–5 % précédemment. Qu’est-ce qui vous permet aujourd’hui d’afficher des ambitions sensiblement supérieures et quels marchés, produits ou zones géographiques devraient contribuer le plus à cette accélération ?
 « Cette transformation renforce mécaniquement le potentiel de croissance organique de l’ensemble du groupe. »

Cette révision de nos ambitions repose sur trois facteurs principaux.

Le premier concerne l’amélioration des perspectives de croissance du marché des centres de données.

Depuis 2024, nous avons assisté à une transformation profonde de ce secteur, portée notamment par l’accélération des investissements dans l’intelligence artificielle. Nous avons donc réévalué son potentiel à moyen terme, avec des perspectives de croissance désormais comprises entre 15 % et 20 % par an, sensiblement supérieures à nos hypothèses précédentes.

Le deuxième facteur est l’évolution de notre portefeuille d’activités.

La montée en puissance des métiers liés aux transitions énergétique et numérique, qui représentent désormais environ 60 % de notre chiffre d’affaires contre 40 % en 2021, nous expose davantage à des marchés bénéficiant de rythmes de croissance structurellement plus élevés.

Cette transformation renforce mécaniquement le potentiel de croissance organique de l’ensemble du groupe.

Le troisième facteur tient à notre confiance dans la qualité de notre exécution.

Legrand dispose de nombreux atouts : une capacité d’innovation reconnue, une proximité étroite avec ses clients, une organisation industrielle efficace et une solide expérience dans l’acquisition et l’intégration régulières de sociétés.

Nous accordons notamment une importance croissante à l’expérience client. Nos indicateurs de satisfaction et nos scores de recommandation ont fortement progressé et atteignent aujourd’hui des niveaux élevés.

Cette proximité nous permet de mieux comprendre les attentes de nos clients, d’anticiper leurs évolutions et d’adapter rapidement notre offre.

Nos performances récentes démontrent notre capacité à transformer ces atouts en résultats concrets.

La combinaison de perspectives sectorielles plus favorables, d’un portefeuille davantage exposé aux marchés de croissance et de notre qualité d’exécution explique notre confiance dans la réalisation d’une croissance organique annuelle comprise entre 6 % et 8 % sur la période 2027-2030.

Legrand vise parallèlement une marge opérationnelle ajustée moyenne comprise entre 21 % et 22 % sur la période 2027-2030. Comment comptez-vous conjuguer durablement cette accélération de la croissance avec le maintien d’un niveau de rentabilité aussi élevé ?
 « Croissance et rentabilité ne sont pas contradictoires. Au contraire, elles peuvent se renforcer mutuellement. »

Il est essentiel de comprendre que croissance et rentabilité ne sont pas contradictoires. Au contraire, elles peuvent se renforcer mutuellement.

Nous identifions trois principaux leviers pour soutenir durablement notre rentabilité.

Le premier réside dans l’accélération de notre croissance.

Une progression plus rapide du chiffre d’affaires organique permet de mieux absorber les coûts fixes et de bénéficier d’un effet de levier opérationnel favorable. Les acquisitions peuvent également contribuer à cette dynamique grâce aux synergies industrielles, commerciales et organisationnelles qu’elles permettent de dégager.

Le deuxième levier repose sur l’amélioration continue de notre productivité.

Nous avons démontré notre capacité à accroître la rentabilité de nos activités existantes. Ces progrès ne sont pas toujours immédiatement visibles dans les comptes consolidés, car nous intégrons parallèlement des entreprises dont les marges initiales peuvent être inférieures à celles du groupe.

Mais lorsque l’on neutralise les effets de périmètre liés aux acquisitions, les améliorations de rentabilité sont bien réelles.

Nous avons une boîte à outils qui fonctionne très bien : nous nous appuyons notamment sur l’optimisation des processus industriels, la rationalisation de certaines opérations et une démarche permanente d’amélioration de la performance.

Le troisième levier concerne les nouveaux outils que nous pouvons utiliser : les nouvelles technologies, en particulier la digitalisation et l’intelligence artificielle qui offrent des possibilités supplémentaires pour automatiser certaines tâches, améliorer notre efficacité et renforcer notre productivité.

Nous investissons ainsi dans les technologies numériques, l’intelligence artificielle et la recherche et développement, afin d’optimiser certaines activités comme le développement logiciel.

Les acquisitions constituent un pilier important de votre stratégie et vous prévoyez de leur consacrer en moyenne environ 60 % du free cash-flow, qui représente 13 % à 15 % du CA du groupe, soit environ 1,5 milliard d’euros en 2026. Dans un contexte où les entreprises positionnées sur les data centers, l’électrification et l’efficacité énergétique peuvent afficher des valorisations élevées, comment vous assurez-vous de ne pas surpayer vos acquisitions et quels critères doivent-elles respecter pour créer durablement de la valeur ?
 « Ce réservoir d’opportunités nous permet d’être particulièrement sélectifs. »

Nous prévoyons effectivement de consacrer en moyenne environ 60 % de notre free cash-flow aux acquisitions, avec l’ambition de générer une croissance annuelle supplémentaire de l’ordre de 5 % grâce à la croissance externe.

Cette stratégie repose sur la profondeur et la fragmentation de notre marché.

Nous estimons notre marché adressable à environ 150 milliards d’euros. Environ la moitié de ce marché est occupée par des entreprises de petite ou moyenne taille, souvent familiales. Cela représente près de 6 000 sociétés susceptibles de constituer des cibles potentielles.

Ce réservoir d’opportunités nous permet d’être particulièrement sélectifs.

Nous appliquons une discipline rigoureuse dans l’évaluation des opérations.

Le premier critère est stratégique. Nous recherchons des entreprises disposant de positions de leadership et capables d’apporter une véritable valeur ajoutée à notre portefeuille, que ce soit par leurs produits, leurs technologies, leurs compétences ou leur implantation géographique.

Mais l’intérêt stratégique ne suffit pas. Une acquisition doit également répondre à des exigences financières précises et être créatrice de valeur entre la troisième et la cinquième année post-acquisition.

Nous examinons notamment le retour sur investissement attendu, le coût du capital et les conditions de valorisation de la cible. Notre objectif est de réaliser des acquisitions à des multiples raisonnables, compatibles avec une création de valeur durable pour nos actionnaires.

Nous bénéficions à cet égard d’une connaissance approfondie de nos marchés et d’une organisation décentralisée efficace.

Nos équipes locales participent activement à l’identification des opportunités et développent des relations de proximité avec les dirigeants, ce qui constitue un avantage sur un marché où de nombreuses entreprises sont encore familiales.

Notre sélectivité se reflète dans les chiffres : l’année dernière, nous avons examiné plus de 1 000 cibles, nous avons eu des échanges avec environ 120 opportunités et réalisé huit acquisitions.

Nous ne cherchons donc pas à multiplier les opérations à n’importe quel prix. Les multiples payés sont restés raisonnables, alors même qu’environ 90 % du chiffre d’affaires acquis était positionné sur les activités liées aux transitions énergétique et numérique.

Quels sont vos axes prioritaires en la matière ?
 « Une acquisition peut être particulièrement pertinente sans nécessairement concerner les marchés affichant les taux de croissance les plus élevés. »

Nous privilégions naturellement les segments présentant les perspectives de croissance les plus attractives, spécifiquement les centres de données et la transition énergétique. Mais certaines acquisitions peuvent également se justifier par d’autres considérations stratégiques.

Nous avons ainsi réalisé, il y a environ deux ans, plusieurs opérations en Australie qui nous ont permis de doubler notre présence dans ce pays.

Cette augmentation de taille a renforcé notre position auprès des clients, amélioré notre référencement commercial et créé de nouvelles possibilités de synergies.

Ces acquisitions concernaient pourtant des activités traditionnelles. Le contexte géographique australien présente des caractéristiques favorables pour ces produits, en raison notamment des coûts logistiques associés aux importations lointaines.

Cet exemple montre qu’une acquisition peut être particulièrement pertinente sans nécessairement concerner les marchés affichant les taux de croissance les plus élevés.

Sur le plan géographique, nous ne nous imposons pas de restrictions particulières. Nous privilégions les régions offrant les meilleures perspectives, mais pouvons identifier des opportunités intéressantes dans de nombreux pays, y compris en France.

Notre priorité reste la création de valeur, quelle que soit la zone concernée.

Parallèlement à cette politique d’acquisitions, vous envisagez des cessions d’activités représentant entre 500 millions et 1 milliard d’euros de chiffre d’affaires d’ici 2030. Quel profil souhaitez-vous ainsi donner à Legrand à cet horizon et quels critères détermineront les activités ayant vocation à sortir du groupe ?
 « Nous ne sommes pas davantage contraints de vendre que nous ne le sommes d’acheter. »

Cette démarche, sur laquelle nous communiquons pour la première fois, s’inscrit dans une logique d’optimisation de notre portefeuille et d’allocation disciplinée du capital.

Nous souhaitons concentrer progressivement davantage de ressources sur les activités présentant les perspectives de développement les plus attractives.

Les activités susceptibles d’être cédées appartiendront, pour l’essentiel, au domaine des infrastructures essentielles du bâtiment.

Il s’agit de métiers qui conservent un intérêt économique et un potentiel de développement, mais qui occupent désormais une place moins prioritaire dans notre stratégie.

Notre réflexion consiste à identifier des activités qui pourraient connaître un développement plus dynamique auprès d’un autre actionnaire, pour lequel elles constitueraient une priorité.

Un acquéreur pourrait notamment choisir d’y consacrer davantage de ressources ou de réaliser des acquisitions complémentaires afin d’en renforcer le positionnement.

De notre côté, les capitaux libérés pourraient être réinvestis dans des activités que nous considérons comme plus stratégiques et plus porteuses.

Cette démarche repose sur plusieurs critères.

Le premier concerne les perspectives de développement de l’activité dans un nouvel environnement actionnarial. Nous devons avoir la conviction qu’elle dispose d’un avenir intéressant et qu’un autre propriétaire serait en mesure de mieux valoriser son potentiel.

Le deuxième critère est financier. Nous souhaitons obtenir une valorisation satisfaisante, cohérente avec la qualité des actifs cédés.

Enfin, les activités concernées doivent présenter une autonomie suffisante pour pouvoir être transférées dans de bonnes conditions. Une activité totalement imbriquée dans l’organisation industrielle ou commerciale du groupe serait naturellement plus complexe à céder.

Nous recherchons donc des ensembles cohérents, disposant d’un véritable intérêt stratégique et économique pour un acquéreur potentiel.

Nous ne sommes pas davantage contraints de vendre que nous ne le sommes d’acheter. Nous n’engagerons donc pas de cessions à n’importe quel prix.

Avez-vous un nombre de cessions cible ?
 « Nous visons un chiffre d’affaires compris entre 16 et 18 milliards d’euros à horizon 2030. »

Nous ne raisonnons pas en nombre précis d’entreprises ou d’actifs à céder, mais davantage en volume d’activité concerné.

Ces cessions sont d’ores et déjà intégrées à nos ambitions financières.

Nous visons un chiffre d’affaires compris entre 16 et 18 milliards d’euros à horizon 2030, contre environ 11 milliards d’euros attendus en 2026, en tenant compte de l’évolution de notre périmètre.

Cette stratégie doit également permettre de maintenir un équilibre financier solide.

Nous avons ainsi fixé un objectif de levier financier, mesuré par le ratio dette nette sur EBITDA, compris entre 1,5 et 2,5 fois de 2027 à 2030.

Notre politique d’acquisitions et de cessions poursuit donc une même ambition : renforcer le potentiel de croissance du groupe, optimiser l’allocation de nos ressources et préserver une structure financière saine.

Legrand ambitionne également de générer un free cash-flow représentant 13 % à 15 % de son chiffre d’affaires et de maintenir un taux de conversion du résultat net en trésorerie supérieur à 100 %. Pourquoi la génération de cash constitue-t-elle un indicateur aussi important dans votre modèle et comment comptez-vous préserver ce niveau tout en accélérant les investissements et les acquisitions ?
 « La génération de trésorerie constitue l’un des piliers de notre modèle financier. »

La génération de trésorerie constitue l’un des piliers de notre modèle financier. Elle nous permet de financer notre développement, d’assurer une rémunération fiable et attractive de nos actionnaires et de préserver la solidité de notre bilan.

Elle sert d’abord à financer nos investissements industriels, notre innovation et le développement de nos capacités de production.

Cela étant, il faut souligner que Legrand exerce une activité relativement peu capitalistique. Nos investissements industriels représentent généralement environ 3 à 3,5 % du chiffre d’affaires, ce qui nous permet de financer les besoins liés à notre croissance sans compromettre notre capacité à générer de la trésorerie disponible.

Cette capacité financière devrait donc nous permettre de poursuivre trois objectifs complémentaires.

Le premier est de rémunérer nos actionnaires. Historiquement, nous distribuons en moyenne environ 50 % de notre résultat net sous forme de dividendes.

Le deuxième est de financer notre politique de croissance externe, comme évoqué plus en amont.

Le troisième objectif est de préserver notre solidité financière. Nous souhaitons poursuivre cette stratégie tout en maintenant un endettement maîtrisé et une notation de crédit de catégorie « investment grade », autrement dit de bonne qualité.

Cet équilibre suppose une gestion exigeante de nos investissements, de notre besoin en fonds de roulement et de notre rentabilité opérationnelle.

Nous avons démontré notre capacité à délivrer, sur ces différents indicateurs, des performances supérieures à celles de nombreux acteurs de notre marché.

Notre modèle repose ainsi sur une combinaison de croissance organique soutenue, d’acquisitions créatrices de valeur, de rentabilité élevée et de forte génération de trésorerie, tout en maintenant l’endettement sous contrôle.

Enfin, pour un investisseur particulier qui s’intéresse aujourd’hui à Legrand, quels sont selon vous les principaux moteurs susceptibles de soutenir la création de valeur au cours des prochaines années ? Quels sont les principaux indicateurs qu’un actionnaire devrait surveiller pour apprécier la bonne exécution de votre feuille de route à horizon 2030 ?
 « Pour un actionnaire, trois indicateurs financiers permettent d’apprécier la qualité de l’exécution de notre stratégie. »

Pour un actionnaire, trois indicateurs financiers permettent d’apprécier la qualité de l’exécution de notre stratégie.

Le premier est la croissance du chiffre d’affaires.

Nous avons présenté nos ambitions, avec une croissance organique annuelle comprise entre 6 % et 8 %, à laquelle devrait s’ajouter environ 5 % de croissance issue des acquisitions. Nous visons ainsi une progression annuelle totale de notre activité, hors change, de l’ordre de 11 % à 13 %.

Le deuxième indicateur est la rentabilité. Notre ambition consiste à maintenir un niveau de marge opérationnelle élevé tout en poursuivant son amélioration. La combinaison d’une croissance soutenue et d’une rentabilité solide doit naturellement se traduire par une progression de nos résultats.

Le troisième indicateur est le free cash-flow. Notre capacité à transformer les résultats en trésorerie disponible, puis à allouer efficacement cette dernière, constitue un élément central de notre modèle de création de valeur.

Selon vous, quels principaux risques planent sur la bonne exécution de votre feuille de route ?
 « Notre histoire démontre notre capacité à traverser des périodes de fortes turbulences. »

S’agissant des risques, ils sont principalement liés à des facteurs extérieurs au groupe : les incertitudes économiques, les tensions géopolitiques, l’inflation et les évolutions des politiques douanières.

En dépit de ces aléas, nous avons su nous adapter et préserver un niveau élevé de rentabilité.

Les droits de douane constituent un exemple concret. Les mesures tarifaires additionnelles mises en place aux États-Unis ont représenté, en 2025, un surcoût de 140 millions de dollars pour Legrand, surcoût que nous avons su gérer.

Plus largement, notre histoire démontre notre capacité à traverser des périodes de fortes turbulences, qu’il s’agisse de crises économiques, de tensions géopolitiques ou de perturbations commerciales.

Cette expérience constitue un atout important pour continuer à conjuguer croissance et rentabilité dans un environnement incertain.

Un dernier mot sur l’évolution de votre cours de Bourse ?
 « Depuis son retour en Bourse en 2006, Legrand a démontré la robustesse de son modèle et sa capacité à créer de la valeur dans la durée. »

Depuis son retour en Bourse en 2006, Legrand a démontré la robustesse de son modèle et sa capacité à créer de la valeur dans la durée.

La progression de son cours de Bourse a été particulièrement significative, avec une performance très supérieure à celle de son indice de référence sur cette période. Cette évolution s’est accompagnée d’une politique régulière de rémunération des actionnaires.

Lors de notre récente Journée investisseurs, nous avons présenté au marché nos ambitions financières à horizon 2030.

Les analystes ont pu intégrer ces perspectives dans leurs modèles de valorisation et apprécier le potentiel de création de valeur associé à notre trajectoire.

Je ne souhaite naturellement pas me prononcer sur le niveau auquel l’action devrait se négocier, mais les réactions des analystes témoignent de leur confiance dans notre capacité à atteindre ces objectifs.

Pour les investisseurs particuliers, l’essentiel est donc de suivre la réalisation de nos ambitions, tout en restant attentifs à la discipline dans l’allocation du capital.

Notre conviction est que la combinaison de ces éléments continuera à soutenir la création de valeur à long terme, avec un modèle qui a déjà démontré sa solidité et sa capacité de résilience face aux risques extérieurs.


 Pour aller plus loin
N'hésitez pas à consulter la fiche transactionnelle Achat/Vente de Legrand

 

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Les performances passées ne préjugent pas des performances à venir. Elles ne sont pas constantes dans le temps et ne constituent en rien une garantie de performances à venir.


Imen Hazgui