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Interview de Gilles Schnepp : PDG de Legrand

Gilles Schnepp

PDG de Legrand

je suis confiant dans le fait que Legrand retrouvera la valorisation qu’il a toujours connu.

Publié le 12 Février 2008

Legrand a enregistré une progression de 10,5% de son chiffre d'affaires en 2007 et un bond de 67% de son résultat net sur cette période. Quels ont été les moteurs de ces croissances ?
Nous avons effectivement enregistré une croissance forte avec en particulier, une croissance organique de 8,6%.

Il s’agit d’une croissance très importante et qui provient de la plupart des zones géographiques : en France, cette croissance atteint 6,3%, 8,2% pour l’Italie, 1,6% pour les Etats-Unis –ce qui apparait comme une véritable performance compte tenu de ce que l’on sait sur l’économie américaine actuellement-, et puis nous avons deux zones groupées, «Reste de l’Europe» et «Reste du monde», où les croissances organiques ont été remarquables, respectivement de 12,8% et 13,2%.

Ce qui sous-tend ces croissances, ce sont les leviers que nous avons mis en œuvre en 2007 et qui ont produit leurs effets :
- le premier est géographique. Nous disposons d’une proportion de notre activité dans les pays émergents qui ne cesse de croître, s’élevant à 25% en 2007, contre 18% 3 ans plus tôt.
- nous avons par ailleurs un certain nombre d’activités qui forment des pôles de croissance que nous développons depuis 5 ou 10 ans, soit par croissance interne soit par croissance externe, et qui viennent doper la croissance naturelle du groupe. Parmi ces pôles de croissance, on peut citer en particulier «l’efficacité énergétique» -tout ce qui permet soit de réduire la consommation d’énergie, soit d’améliorer la qualité de l’électricité-, qui représente déjà 5% du CA du groupe et qui continue de croître, de 27% en 2007. Cette progression continue est d’autant plus vraie si l’on regarde l’exemple qui nous est fourni par The Watt Stopper, dont le métier est la réduction de consommation d’énergie, et qui détient une place de leader aux Etats-Unis, avec une croissance supérieure à 30% en 2007.
- un autre levier est «la montée en gamme», autrement dit notre capacité à faire passer la demande des produits Legrand, de produits fonctionnels simples à des produits à fonctionnalités et esthétiques plus sophistiquées. A titre d’exemple, cette «montée en gamme» sur la France et l’Italie représente près de 23 millions d'euros, soit pratiquement ¼ de notre croissance de ces 2 pays.
- enfin, il y a toute la partie industrielle et commerciale (près de 60% de nos ventes) qui connaît aujourd’hui une croissance très forte : distribution de puissance, +17% ; voix-données-images, +13% ; contrôle d’éclairage, +24%.

Tous ces moteurs expliquent donc la bonne croissance enregistrée en 2007. Ensuite, nous sommes parvenus à améliorer nos marges de manière significative, et donc également notre résultat opérationnel ajusté, en croissance de 17,5%.

Par ailleurs, dans la mesure où nous avions des charges exceptionnelles en 2006 qui ne se reproduisent pas en 2007, notre résultat net progresse au total de 67%.

La baisse du dollar face à l'euro et la hausse des prix du pétrole -et donc de certaines matières premières qui en sont issues- ont-elles eu un impact significatif sur vos résultats ? Comment assurez-vous votre couverture ?
Nous avons une couverture naturelle, puisque nous avons, pour simplifier, des coûts et des recettes qui sont dans les mêmes devises. Cela signifie que lorsque le dollar augmente ou baisse par rapport à l’euro, nous n’avons aucun impact sur nos comptes en termes de marges. Ca n’affecte donc en rien notre compétitivité.

En revanche, nous avons «comptablement» l’effet de conversion, mais sans aucun effet de levier ou impact sur les marges. Notre couverture naturelle est un phénomène assez historique pour Legrand et qui devrait se maintenir dans le futur.

Ensuite, s'agissant des matières premières, les plastiques à peu près 30% de notre consommation de matières premières, celles-ci représentant elles-mêmes 12 à 13% de notre chiffre d’affaires. Au total, le poids des plastiques ne serait donc de l’ordre de 4-5% de notre chiffre d'affaires. Ceci étant, nous avons d’autres consommations, en particulier de sous-traitance, de composants, qui peuvent pour tout ou partie, contenir des plastiques, mais c’est encore plus marginal.

Plus généralement, si on considère non seulement les matières premières mais également tous les composants achetés (30% du CA du groupe), ces consommations ont vu leur coût augmenter à hauteur de plus de 5% au cours des deux dernières années. Or nous avons été capables de répercuter ces hausses dans le prix de vente de telle manière que nous ne soyons pas affectés dans nos marges par ces évolutions.

Vous êtes très présents dans les pays émergents. Quelle part de votre chiffre d'affaires représentent ces zones ? Quelles sont vos perspectives de croissance dans ces régions ?
Les pays émergents représentent effectivement 25% de notre chiffre d’affaires, alors qu’il y a 3 ans, cette proportion n’était que de 18%. La croissance a donc été extrêmement rapide, progressant à la fois sous le coup d’une croissance autonome très élevée, de 18% en 2007, et d’un renfort de croissance externe puisque nous avons notamment fait l’acquisition d’une affaire au Brésil, d’une autre au Mexique, d’une troisième en Chine. Nous allons d’ailleurs continuer notre quête d’acquisitions dans ces zones.

25% n’est pas notre objectif à terme, c’est un pourcentage plus élevé que ce que représentent les pays émergents dans l’économie mondiale, et nous comptons bien poursuivre notre stratégie pour accroître encore cette part.

Legrand réalise une part significative de son CA sur le marché de l'immobilier particulier américain. Quel regard portez-vous sur la crise des subprimes et quelles conséquences a-t-elle sur vos performances passées et futures ?
C’est une idée fausse de croire que Legrand est fortement exposé au marché résidentiel américain : aux Etats-Unis, nous réalisons 15% de nos ventes, par rapport au total mondial, et seulement 35% sont liés au résidentiel. Cela signifie par conséquent que 5% seulement  du chiffre d’affaires de Legrand sont exposés au marché résidentiel américain.

Cela étant, le marché résidentiel américain a chuté de 25%, nous avons été capable de montrer une croissance organique de 1,6%. Nous avons de plus réussi à faire non seulement de la croissance non seulement en chiffre d’affaires, mais également en marge (+1,2 point de marge en 2007).

Notre croissance a été tirée par certains segments du résidentiel, notamment par la partie domotique (systèmes résidentiels à haute valeur ajoutée), et parallèlement,65% de notre activité étant dans d’autres domaines, certaines activités ont elles aussi été très bien orientées, en particulier dans l’efficacité énergétique ainsi que dans la partie voix-données-images dans une moindre mesure.

Comptez-vous poursuivre votre développement dans la domotique (Home Automation) ? Comment ?
Nous avons été des précurseurs dans ce domaine, compte tenu du positionnement de leader historique de Legrand dans l’appareillage, et nous y investissons depuis près de 15 ans. Nous en récoltons aujourd’hui les fruits avec une position de leader un peu partout dans le monde, avec des solutions très innovantes mais qui, encore maintenant, n’ont pas des taux d’adoption très élevés. Il reste donc une capacité de croissance considérable.

Nous allons faire en sorte que ces produits, qui existent techniquement, soient portés jusqu’au consommateur final. Il faut dès lors former, informer, mettre à disposition, ce qui signifie également que nous allons faire des showrooms, des campagnes TV, etc.

Comment vous situez-vous par rapport à vos concurrents sur les marchés des solutions de gestion et d'économies d'énergie ? Quelle est votre stratégie de développement et vos objectifs ?
En ce qui concerne ce marché, nous y sommes déjà bien présents, avec 5% de notre chiffre d’affaires réalisés. Nous profitons d’ailleurs de belles positions dans les deux secteurs que sont l’économie d’énergie et la qualité de l’énergie, et notamment aux Etats-Unis, où nous détenons une position de leadership.

Ceci, il est vrai, grâce à une acquisition que nous avons effectuée il y a 10 ans, The Watt Stopper, et qui réaliseraplus de 100 millions dollars de chiffre d’affaires en 2008, après un de croissance de plus de 30% en 2007.

Vous évoquez un «changement structurel de modèle économique» pour expliquer la  nouvelle progression de votre cash flow libre. Qu'entendez-vous par là ?
Il y a deux évolutions extrêmement structurelles qui expliquent l’amélioration de notre génération de cash flow :
- la première, c’est la réduction de nos investissements industriels : au lieu de faire en totalité nous-mêmes machines automatiques avec des process très lourds et coûteux, nous sous-traitons une partie de nos investissements industriels ; ou encore, plutôt que de nous fournir autour de chez nous, nous faisons du sourcing global pour que ce soit plus économique… Si bien que notre taux d’investissement industriel sur le chiffre d’affaires est passé de 9 à 4% au cours des 5 dernières années.
- Parallèlement, nous avons été capables de réduire, avec une bonne discipline de gestion, notre besoin en fonds de roulement, historiquement supérieur à 20% et qui est désormais de près de 13%.

L’ensemble de ces évolutions nous a permis de faire progresser de 500 points de base, entre 6 et 11%, notre production de free cash flow mesuré en pourcentage du chiffre d’affaires. Chaque année depuis 4 ans, nous avons été en mesure de générer plus de 10% de notre chiffre d’affaires en free cash flow.

Vous envisagez de recourir à opérations de croissance externe «rentables». Quelles zones géographiques et quelles activités souhaitez-vous privilégier ? Avez-vous des dossiers actuellement à l'étude ?
Nous avons des dossiers à l’étude, d’ailleurs, nous venons d’annoncer l’acquisition de PW Industries. Il faut savoir que chez Legrand, la croissance externe n’est pas une révolution, nous l’avons toujours fait et cela dure depuis 40 ans !

Depuis 3 ans, nous avons réalisé 15 opérations de ce type. Ce sont des acquisitions de taille modeste, mais qui apportent soit l’accès à des marchés en croissance -géographiquement ou de produits-, soit ils nous donnent accès à des marchés qui ne sont pas nécessairement en croissance, mais avec de très belles positions.

S’agissant de la «rentabilité» de ces opérations, l’important est de considérer d’une part, que nous sommes capables de racheter ces sociétés à des valorisations inférieures ou égales à celle de Legrand et une fois intégrées, ces entreprises renforcent à la fois leur croissance et leur rentabilité dans la mesure où elles sont hébergées à l’intérieur d’un groupe qui leur donne accès soit à différentes filiales leur permettant d’augmenter leurs ventes, soit à réduire les coûts grâce aux achats globaux par exemple…

Si on regarde les affaires conclues en 2005, elles ont fait, d’une manière générale, une progression en 2006-2007 de 15% par an en chiffre d’affaires, et elles ont augmenté leurs marges de 340 points de base. Quant aux trois acquisitions de 2006, elles ont également fait progresser leurs chiffres d’affaires, de 12% en 2007 cette fois, et leurs marges de 270 points de base…  

De quelle marge financière disposez-vous pour de telles acquisitions ?
La particularité des acquisitions que nous effectuons est qu’elles sont autofinancées : nous n’avons donc pas besoin d’aller demander à nos actionnaires de nouveaux financements, étant donné le niveau de free cash flow qui représente plus de 10% du chiffre d’affaires.

Et si nous avions un excès conjoncturel d’opérations, nous avons également la possibilité de mobiliser sans délai une ligne de crédit de 800 millions d’euros supplémentaires, indépendamment de notre production de cash flow.

Legrand est lui-même considéré comme un groupe opéable. Des rumeurs ont récemment circulé autour d'un intérêt de General Electric, ABB ou Siemens pour votre société. Quel crédit faut t'il leur accorder et quelle serait votre réaction face à une proposition d'un géant du secteur ?
Nous ne commentons pas les rumeurs.

Legrand s'est réintroduit en bourse en 2006. Quel bilan tirez-vous depuis ? Le cours de votre action vous satisfait-il ?
Il ne me semble pas raisonnable qu’un management commente le cours de bourse pour indiquer, le cas échéant, sa frustration de le voir pas assez haut… On peut cependant dire que les deux derniers mois ont connu une agitation financière particulière, avec pour conséquence, une volatilité telle qu’il y a une décorrélation nette entre la vie des entreprises et ce que l’on constate dans les marchés.

Il faut donner du temps au temps et faire en sorte que le marché retrouve ses esprits, que la crise de liquidité soit résolue, alors je suis confiant dans le fait que Legrand retrouvera la valorisation qu’il a toujours connu.

Quelles sont vos prévisions pour 2008 ?
Nous avons deux objectifs :
- le premier est une croissance du chiffre d’affaires de 7 à 9% hors effets charges mais en incluant les acquisitions
- le second est d’atteindre, toujours sur la période 2007-2008, une marge opérationnelle ajustée proche de celle établi en 2007, de 17,5%.

Tout cela, évidemment, tient compte du ralentissement actuel mais s'entend en l’absence de changements conjoncturels majeurs sur le reste de la période.

Le mot de la fin pour vos actionnaires.
Il y a une bonne nouvelle pour eux, sous réserve toutefois de l’approbation de l’assemblée générale des actionnaires le 22 mai prochain, et qui consiste en une augmentation du dividende de 40%.

Propos recueillis par Nicolas Sandanassamy

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