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Interview de Pierre-Olivier Goineau : Président de France Biotech

Pierre-Olivier Goineau

Président de France Biotech

On a tort de croire que l'éclatement d'une bulle dans la sphère biotech aux Etats-Unis pourrait avoir une incidence néfaste sur le segment des biotechs françaises

Publié le 30 Avril 2015

Quel regard portez-vous sur la belle performance des valeurs biotechs françaises ?
Cette belle performance s’explique en premier lieu par le stade de maturité auquel sont parvenues les sociétés qui ont démarré leur activité il y a dix à quinze ans. Les essais cliniques ont donné des résultats probants. Des dépôts de brevets au niveau international ont eu lieu ainsi qu’une multiplication d’accords de partenariat en amont de la mise sur le marché des produits.

Certains parcours boursiers paraissent spectaculaires : sur trois ans Genfit a gagné plus de 1600 %, Innate Pharma plus de 800%, Adocia plus de 400% ?

Ces performances peuvent paraitre spectaculaires mais elles se justifient par le fait que ces sociétés ne se sont pas introduites à leur vrai prix.
Ayant pris conscience de ce gap de valorisation par rapport standard de valorisation internationale, les investisseurs avertis, notamment américains, se sont positionnés sur ces sociétés. Ainsi plus qu’une hausse des cours boursiers on a assisté davantage à un rattrapage de leur retard.

D’aucuns déplorent que le rallye boursier n’a pas été discriminant. Toutes les valeurs biotechs auraient été tirées à la hausse quelque soit leurs fondamentaux ?

C’est inexact. Très clairement on s’aperçoit que les sociétés qui ont délivré à hauteur de leurs engagements sont naturellement montées. A l’inverse, les sociétés qui n’ont pas été au rendez-vous ou qui ont déçu ont soit stagné soit connu une forte baisse de leur valorisation.

Selon vous une saine discrimination a donc été opérée ?

Je le pense en effet. Les investisseurs ont été pour la plupart éclairés sur leur choix, beaucoup ayant une certaine expérience dans le domaine de la biotech.

Beaucoup avancent le fait qu’il y aurait une bulle dans la sphère biotech aux Etats-Unis et que l’éclatement de cette dernière pourrait avoir une incidence néfaste sur le segment des biotechs françaises ?
Je crois qu’on a tort de croire cela. Une société comme Gilead a vu chiffre d’affaires progresser l’an dernier de 40 %. Elle est devenue la 10ème société de santé la plus importante dans le monde. Il est assez légitime que les investisseurs sur anticipation d’un accroissement supplémentaire des revenus s’exposent abondamment à cette valeur. Au demeurant, la valorisation de Gilead n’est qu’1,5 fois supérieure à celle de Sanofi alors que très probablement elle devrait connaitre un chiffre d’affaires supérieur à cette dernière dans moins de 5 ans.
Il y a donc une vérité économique-une solide technologie, un produit efficace, des patients qui guérissent-derrière le parcours boursier.
Des corrections sont plausibles dans le secteur des biotechs aux Etats-Unis mais elles ne devraient pas affecter outre mesure les valeurs françaises qui, je le rappelle, sont à des multiples trois à cinq fois inférieurs aux valeurs américaines à comparatif de niveau de développement.

N’y a-t-il pas un risque devant les belles performances boursières enregistrées de voir des investisseurs particuliers s’exposer à des valeurs biotechs sans comprendre le business model et sans vraiment appréhender les risques sous-jacents ?
C’est vrai mais je note que les sociétés de cette industrie communiquent énormément sur les résultats scientifiques. Il y a une obligation de rédaction d’un document de référence très détaillé imposée par l’AMF avec des précisions sur les diverses échéances.
L’information délivrée est en général validée scientifiquement par des comités d’expert indépendants. Nous pouvons être relativement sereins sur la qualité de l’information.
A défaut d’avoir des investisseurs vraiment spécialisés même si quelques uns émergent, nous avons des investisseurs qui commencent à avoir un œil exercé et qui parviennent à faire le tri.

Peut-on appréhender un risque de contagion qui serait lié à des échecs de résultats de la part de sociétés françaises ?
Les risques peuvent être de différentes natures. Ils peuvent être liés à un échec de test, à des changements de législations… En revanche, je ne crois pas du tout au risque de contagion lié à des échecs de résultats de la part de sociétés françaises.
Le secteur des biotechs n’est pas semblable au secteur automobile : les mêmes produits ne sont pas conçus pour les mêmes usages pour des marchés identiques. Sur les 60 sociétés cotées à Paris, il y a autant de technologies différentes pour des maladies différentes, des franges de la population diverses. Si une société échoue dans le traitement du diabète, cela n’a rien à voir avec la société qui travaille sur un traitement du cancer.
Nous avons vu au cours des derniers mois des sociétés qui ont présenté des résultats décevants ou qui ont du faire face à une déroute dans les deals qu’ils préparaient, elles n’ont pas entrainé dans leur chute les sociétés qui ont avancé des données plus rassurantes et annoncé des partenariats d’envergure.

Selon vous nous ne sommes qu’au début d’une vague d’introductions en bourse des sociétés biotechs. Pourquoi ?
Nous avons encore de magnifiques pépites dans le domaine, de même que nous sommes dotés d’un centre d’excellence en France en la matière.
Développant des produits novateurs qui s’adressent à une large frange de la population, ces entreprises ont besoin d’un financement important pour accélérer leur développement. La Bourse constitue en cela un appui considérable pour répondre à cet impératif, ce d’autant plus qu’elle peut permettre la mobilisation de capitaux à la fois émanant d’investisseurs nationaux et d’investisseurs internationaux.

Vous déplorez la faiblesse des fonds de capital risque ?

Alors que les fonds d’amorçage grâce à l’action de la Bpi et la Bourse constituent en amont et en aval des sources de financement efficaces pour les sociétés du secteur, tel n’est pas le cas des fonds de capital risque qui se situent au milieu de la chaine. Le rôle de ces fonds de capital risque est d’accompagner les sociétés dans leur développement de manière à atteindre une certaine maturité qui leur permettrait de se coter plus aisément. Or aujourd’hui cette étape du financement est faible et ne permettra pas d’appuyer l’expansion de toutes les sociétés en amorçage. Il y a lieu de remédier à cette défaillance.

Comment expliquez-vous le faible rôle joué par les fonds de capital risque ?
Par trois raisons principales. La collecte des FCPI est faible. L’Europe du capital risque n’existe pas. Une société basée à Lyon a des difficultés à se faire financer par un fonds de capital risque implanté en Allemagne ou au Royaume-Uni. Ensuite, du fait du durcissement des contraintes réglementaires, les banques et les compagnies d’assurances se sont retirées de ce secteur.

De quelle manière y remédier ?
Peut être par la création d’un grand fonds de fonds privé de la bancassurrance, et en réorientant une part précise des encours d’assurance vie. Dans tous les cas, les sociétés cotées en Bourse ne doivent pas être l’arbre qui cache la forêt et les fonds d’amorçage ne pourront pas financer des sociétés à la place des VC.

Cette faiblesse des fonds de capital risque n’amène-t-elle pas à des IPO prématurées ?
C’est un risque : des sociétés pourraient être incitées à aller en Bourse alors qu’elles ne sont pas totalement prêtes car dépourvues d’une densité de projets et d’un news flow conséquent.

Un autre sujet d’inquiétude réside dans le fait que les autorités ne mettent pas en place la dynamique nécessaire pour que les essais cliniques qui sont les éléments clés de la réussite des sociétés du secteur se fassent à des conditions moins laborieuses ?
Depuis quelques années la France ne cesse de perdre des places dans le classement des essais cliniques. Les grands groupes décident de réaliser leurs essais à l’étranger, une chose que peuvent difficilement faire les sociétés de moyenne taille.
Il y a trop de procédure, trop de bureaucratie, des grèves à répétition de comités de protections des personnes.
Par ailleurs il y a toute une industrie des services liés à la gestion d’essais cliniques qui suppose des compétences pointues. En l’absence d’essais clinique suffisants, la menace est de voir ce tissu industriel se dégrader.
Nous interpellons ainsi les pouvoirs publics pour avoir une vision globale du problème et pour envisager des solutions.

Quelle vision avez-vous du lancement du label Tech 40 par EnterNext ?

Je suis moi membre du comité scientifique en charge d’octroyer ce label au cotés d’autres experts internationaux. Le Tech 40 a un intérêt en ce qu’il donne de la visibilité aux sociétés européennes. Il est également une preuve de maturité du secteur même si il ne concerne pas que les valeurs biotechs.

Des dernières recommandations à formuler ?
Il y a bien entendu des risques. Même s’il y a plus de succès que d’échecs. Il y a lieu de ce fait de ne pas mettre tous les œufs dans le même panier et de répartir les risques sur différentes sociétés.

L’investisseur doit prendre le temps d’analyser ce que la société promet, combien de temps elle va mettre pour délivrer sa promesse, et combien d’argent elle doit dépenser pour parvenir au stade qu’elle promet.

Propos recueillis par Imen Hazgui