Interview de Jonathan Dickinson  : Président Directeur Général d'Innate Pharma

Jonathan Dickinson

Président Directeur Général d'Innate Pharma

Innate Pharma : lacutamab, IPH4502 et monalizumab au coeur des prochaines étapes de développement

Publié le 29 Septembre 2026

Pour commencer, pourriez-vous présenter Innate Pharma et ses domaines d’expertise ?

 « Innate Pharma est issue de l’écosystème marseillais de recherche en immunologie. »

Innate Pharma est issue de l’écosystème marseillais de recherche en immunologie. Au fil des années, nous avons développé une solide expertise dans l’ingénierie des anticorps. Ces compétences nous ont permis de constituer un portefeuille de thérapies en oncologie à base d’anticorps, allant des anticorps conventionnels aux anticorps bispécifiques et aux anticorps multispécifiques plus complexes, ainsi qu’aux conjugués anticorps-médicament, ou ADC (Antibody-Drug Conjugates). Nous avons travaillé sur l’ensemble de ces approches et disposons aujourd’hui de programmes représentatifs de chacune d’entre elles.

Innate Pharma a récemment conclu un partenariat stratégique avec Sobi autour de lacutamab. Pourquoi cet accord représente-t-il une étape aussi importante dans le développement de la société ?
 « L’accord avec Sobi constitue un moment charnière pour Innate Pharma pour plusieurs raisons. »

L’accord avec Sobi constitue un moment charnière pour Innate Pharma pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, il apporte une reconnaissance externe de notre science. Lorsqu’une entreprise pharmaceutique examine nos travaux de manière approfondie et décide de conclure un partenariat, cela témoigne de sa confiance à la fois dans le programme et dans nos compétences.

Ensuite, la finalisation de la transaction permet de lancer l’étude confirmatoire de Phase 3 TELLOMAK-3 évaluant lacutamab. Une fois cette étude engagée et le recrutement des patients en cours, nous pensons être en mesure de déposer une demande d’autorisation accélérée de mise sur le marché auprès de l’agence américaine du médicament (la Food and Drug Administration, FDA) au cours du deuxième semestre 2027.

Pour Innate Pharma, la perspective de voir un candidat-médicament découvert et développé en interne jusqu’à la Phase 2 poursuivre son développement vers une potentielle autorisation revêt une importance particulière. Cela nous permettrait d’accomplir notre mission : développer des traitements destinés aux patients atteints de cancers dont les besoins médicaux non satisfaits restent importants.

L’accord prévoit un paiement initial de 75 millions de dollars, jusqu’à 40 millions de dollars de paiements d’étapes à court terme et potentiellement 465 millions de dollars supplémentaires. Quelles conditions devront être remplies pour qu’Innate Pharma perçoive ces différents montants ?
 « Ces montants correspondent à différentes étapes du développement et de la commercialisation potentielle de lacutamab. »

Ces montants correspondent à différentes étapes du développement et de la commercialisation potentielle de lacutamab. Le paiement initial de 75 millions de dollars était conditionné à la clôture de la transaction, elle-même soumise à l’expiration des délais de revue par les autorités de la concurrence et de la réalisation d’autres conditions. Le délai applicable a expiré la semaine dernière et les conditions de finalisation ont été remplies, rendant Innate Pharma éligible au versement de ce paiement.

Nous sommes également éligibles à des paiements d’étapes à court terme pouvant atteindre 40 millions de dollars, liés au syndrome de Sézary. Les 465 millions de dollars supplémentaires potentiels sont liés à l’option permettant à Sobi d’obtenir l’ensemble des droits de développement ainsi qu’à de futurs jalons réglementaires et commerciaux. L’autre élément important pour Innate concerne les redevances progressives à deux chiffres sur les ventes nettes, si lacutamab est commercialisé.

Ainsi, les paiements d’étapes pourraient apporter des capitaux au fur et à mesure de l’avancement du programme, tandis que les redevances pourraient, à terme, générer une source de revenus récurrents. Une telle source de revenus donnerait à Innate d’avantage de flexibilité pour financer sa recherche, prendre des décisions concernant son portefeuille et développer la prochaine vague d’innovations.

Innate Pharma prévoit de faire progresser lacutamab dans l’étude confirmatoire de Phase 3 TELLOMAK-3. Quel est le calendrier attendu et quelles sont les étapes nécessaires avant le dépôt d’une demande d’autorisation accélérée dans le syndrome de Sézary ?
 « L’essai TELLOMAK-3 a été initié et nous prévoyons l’inclusion du premier patient dans l’étude au premier trimestre 2027. »

L’essai TELLOMAK-3 a été initié et nous prévoyons l’inclusion du premier patient dans l’étude au premier trimestre 2027. L’essai comprend deux cohortes distinctes : l’une concerne des patients atteints du syndrome de Sézary et l’autre des patients atteints de mycosis fongoïde. La cohorte consacrée au syndrome de Sézary est une cohorte confirmatoire visant à soutenir notre projet de demande d’autorisation accélérée dans cette indication. L’étude vise également à générer des données en vue des potentielles autorisations complètes dans les deux maladies.

Notre priorité actuelle consiste à ouvrir les centres cliniques et à établir une trajectoire claire de recrutement des patients. Lorsque nous serons en mesure de démontrer à la FDA que l’étude progresse, nous pourrons organiser une réunion préalable au dépôt de la demande avec l’agence. Nous prévoyons ensuite, au second semestre 2027, de déposer la demande d’autorisation accélérée de mise sur le marché.

Au regard des données cliniques générées à ce jour, quels éléments vous donnent confiance dans le potentiel thérapeutique et commercial de lacutamab, notamment par rapport aux traitements actuellement disponibles ?
 « Plusieurs facteurs nous donnent confiance. »

Plusieurs facteurs nous donnent confiance. Le premier est la décision de la FDA d’accorder à lacutamab la désignation de « Breakthrough Therapy » sur la base des résultats de Phase 2 de TELLOMAK. Ce statut vise à faciliter et accélérer aux États-Unis le développement et l’examen réglementaire des médicaments destinés à traiter une affection grave et ayant montré des résultats cliniques précoces encourageants. Nous considérons cette décision comme une reconnaissance du potentiel de lacutamab à répondre aux besoins médicaux non satisfaits. Nous sommes également encouragés par les retours des médecins participant à nos études. Par ailleurs, certains patients de l’étude de Phase 2 sont restés sous traitement pendant plus de cinq ans. Enfin, à la suite d’une potentielle autorisation accélérée aux États-Unis, lacutamab pourrait être intégré dans les recommandations thérapeutiques et constituer ainsi une nouvelle option de traitement pour les patients atteints du syndrome de Sézary.

Pris ensemble, la désignation réglementaire, les retours des médecins et la durée prolongée de traitement chez certains patients confortent notre confiance dans le potentiel de lacutamab.

Innate Pharma prévoit de communiquer d’ici la fin de l’année des données préliminaires concernant 76 patients traités par IPH4502. Quels indicateurs d’efficacité et de sécurité seront les plus importants pour déterminer les prochaines étapes du programme ?
 « IPH4502 est l’un de nos programmes de développement les plus importants. »

IPH4502 est l’un de nos programmes de développement les plus importants. Nous avons achevé le recrutement de 76 patients dans l’étude de Phase 1 d’escalade de dose, couvrant plusieurs types de tumeurs. À ce jour, nous avons observé une activité antitumorale préliminaire, avec des réponses objectives chez des patients lourdement prétraités, notamment chez des patients atteints d’un cancer urothélial après un traitement standard par enfortumab vedotin, ainsi que chez des patients atteints d’un cancer du poumon non à petites cellules et d’un cancer de la tête et du cou. Nous avons également observé un profil de tolérance favorable à ce jour.

Lorsque nous examinerons l’ensemble des données, nous porterons une attention particulière au maintien de ce profil de tolérance. Jusqu’à présent, nous avons observé une toxicité hématologique limitée. Cela est cohérent avec le rationnel ayant guidé le design d’IPH4502. Notre linker, propriétaire, stable – le composant qui relie l’anticorps à sa charge cytotoxique – est conçu pour contrôler étroitement la libération de cette charge, conduisant à une libération lente d’exatecan libre dans la circulation. Nous évaluerons si l’ensemble des données continue de conforter cette approche.

En matière d’efficacité, nous devons évaluer les résultats dans leur globalité. L’étude inclut des patients lourdement prétraités, atteints de différents types de tumeurs et ayant reçu différents niveaux de dose. Nous rechercherons des signes de réponse dans ce contexte. Une activité encourageante associée au maintien d’un profil de tolérance favorable renforcerait notre confiance pour poursuivre le développement. Les prochaines données nous aideront à déterminer la meilleure façon de faire progresser le programme.

Plusieurs thérapies ciblant Nectine-4 sont déjà approuvées ou en cours de développement. Comment IPH4502 pourrait-il se différencier, notamment chez les patients précédemment traités par enfortumab vedotin ou dont les tumeurs présentent une expression faible ou hétérogène de Nectine-4 ?
 « Nous avons développé IPH4502 afin de répondre aux limites que nous observons avec la première génération d’ADC ciblant Nectine-4. »

Nous avons développé IPH4502 afin de répondre aux limites que nous observons avec la première génération d’ADC ciblant Nectine-4, notamment enfortumab vedotin.

La première différence concerne le site de liaison de l’anticorps. IPH4502 se lie à un épitope qui ne chevauche pas celui ciblé par enfortumab vedotin. Dans les études précliniques, nous avons démontré une liaison à des tumeurs présentant des niveaux d’expression de Nectine-4 élevés, modérés et faibles. Cela pourrait permettre à IPH4502 d’atteindre un éventail plus large de cellules tumorales et potentiellement d’améliorer son activité en cas d’expression hétérogène de Nectine-4.

La deuxième différence réside dans la charge cytotoxique, c’est-à-dire la molécule active transportée par l’anticorps jusqu’aux cellules tumorales. Enfortumab vedotin utilise une charge ciblant la tubuline, tandis qu’IPH4502 transporte de l’exatecan, un inhibiteur de la topoisomérase I. Certains patients dont la maladie progresse après un traitement par enfortumab vedotin peuvent toujours présenter des tumeurs exprimant Nectine-4, tout en ayant développé une résistance à sa charge cytotoxique. En utilisant une charge différente, nous espérons qu’IPH4502 pourra conserver une activité dans ce contexte. Nous avons observé des résultats allant dans ce sens dans des modèles précliniques et avons commencé à constater des réponses chez des patients précédemment traités par enfortumab vedotin dans notre étude d’escalade de dose.

Enfin, le linker est conçu pour retenir fermement la charge cytotoxique et permettre sa libération lente dans la circulation. Nous nous attendons à ce que cela réduise la toxicité en dehors de la tumeur, et les faibles niveaux de toxicité hématologique observés jusqu’à présent sont encourageants. Ce sont les principales caractéristiques grâce auxquelles nous espérons qu’IPH4502 pourra répondre aux limites des ADC de première génération ciblant Nectine-4. Les données cliniques nous permettront de déterminer dans quelle mesure ce potentiel se traduit par un bénéfice pour les patients.

Les résultats de l’étude de Phase 3 PACIFIC-9 évaluant monalizumab, développé avec AstraZeneca, sont attendus au second semestre 2026. Quel rôle ce candidat pourrait-il jouer dans le cancer du poumon non à petites cellules et quelles pourraient être, pour Innate Pharma, les conséquences financières de résultats positifs ?
 « Monalizumab est développé pour les patients atteints d’un cancer du poumon non à petites cellules de stade III non résécable. »

Monalizumab est développé pour les patients atteints d’un cancer du poumon non à petites cellules de stade III non résécable. Après une chimioradiothérapie, durvalumab constitue le traitement de référence dans cette indication. PACIFIC-9 évalue si l’ajout de monalizumab à durvalumab peut encore améliorer les résultats.

Le passage en Phase 3 repose notamment sur les résultats de l’étude randomisée de Phase 2 COAST menée précédemment. Dans cette étude, l’association de monalizumab et de durvalumab a produit des résultats encourageants par rapport à durvalumab seul, avec notamment un taux de réponse plus élevé et un allongement de la survie sans progression. Ces résultats étaient encourageants, mais l’étude de Phase 3, de plus grande ampleur, est nécessaire pour établir si l’ajout de monalizumab apporte effectivement un bénéfice.

PACIFIC-9 a recruté plus de 1 000 patients. Le recrutement est terminé et l’étude a franchi son analyse de futilité, une analyse intermédiaire visant à déterminer si la poursuite de l’essai reste justifiée. Nous attendons les résultats au second semestre 2026. S’ils sont positifs, et en cas d’approbation, monalizumab pourrait devenir un complément au standard de traitement actuel et offrir une nouvelle option thérapeutique aux patients atteints de ce cancer difficile à traiter. Cela pourrait représenter une étape importante pour Innate Pharma. Dans le cadre de notre accord de collaboration avec AstraZeneca, nous sommes éligibles à des paiements liés à des étapes de développement, des étapes réglementaires et commerciales pouvant atteindre 825 millions de dollars. Nous sommes également éligibles à 50 % des bénéfices en Europe et à des redevances à deux chiffres sur les ventes réalisées hors d’Europe.

Avec lacutamab, IPH4502, monalizumab et les autres programmes développés en partenariat, comment hiérarchisez-vous le développement clinique et l’allocation des ressources de la société ?
 « Il y a un peu plus d’un an, nous avons recentré notre stratégie. »

Il y a un peu plus d’un an, nous avons recentré notre stratégie. Nous disposions d’un large portefeuille clinique, mais nous avons décidé de concentrer l’essentiel de notre temps, de notre attention et de nos ressources sur trois programmes : lacutamab, IPH4502 et monalizumab.

Pour lacutamab, la priorité est de lancer TELLOMAK-3 et démarrer le recrutement afin de progresser vers le dépôt d’une éventuelle autorisation accélérée et, à terme, de créer une source de revenus grâce aux redevances prévues dans le cadre de notre accord avec Sobi. Pour IPH4502, les prochains résultats cliniques guideront la prochaine étape du développement. Concernant monalizumab, AstraZeneca pilote le programme de développement, tandis que nous contribuons à son financement conformément à notre accord.

Ces trois actifs restent au cœur de nos investissements cliniques.

À la suite de l’augmentation de capital de 30 millions d’euros et de l’accord conclu avec Sobi, Innate Pharma dispose-t-elle de financements suffisants pour atteindre ses principales échéances cliniques et réglementaires, ou des financements supplémentaires pourraient-ils encore être nécessaires ?
 « Nous prévoyons que notre horizon de trésorerie s’étendra jusqu’à la fin du premier trimestre 2028. »

En tenant compte du paiement initial de 75 millions de dollars de Sobi et de l’augmentation de capital de 30 millions d’euros que nous venons de réaliser, nous prévoyons que notre horizon de trésorerie s’étendra jusqu’à la fin du premier trimestre 2028. Le paiement initial de Sobi, après la finalisation de l’opération, l’avait prolongé jusqu’au troisième trimestre 2027 ; l’augmentation de capital l’a ensuite prolongé davantage.

Cet horizon de trésorerie attendu nous donne de la visibilité sur les principales étapes de notre plan actuel. Et, comme toute société de biotechnologie, nous souhaitons préserver différentes options. En fonction des opportunités, les financements pourraient provenir de paiements d’étapes liés à des partenariats, d’autres dispositifs non dilutifs ou d’un financement en fonds propres. Nous évaluerons ces différentes possibilités au regard de la valeur qu’elles pourraient créer et de notre capacité à faire progresser efficacement les programmes prometteurs au bénéfice des patients.

Sur les douze à dix-huit prochains mois, quels sont les principaux catalyseurs que les investisseurs devront surveiller et quels sont les principaux risques susceptibles d’affecter votre feuille de route ?
 « Les principales étapes concernent les trois programmes dont nous avons parlé. »

Les principales étapes concernent les trois programmes dont nous avons parlé.

Pour lacutamab, les prochaines étapes seront le lancement de TELLOMAK-3 avec l’inclusion du premier patient, notre réunion préalable avec la FDA et le dépôt d’une demande d’autorisation accélérée prévu au second semestre 2027. Le principal défi à court terme concerne l’exécution : ouvrir l’étude, recruter les patients et démontrer qu’elle progresse comme prévu. Le dépôt que nous envisageons s’appuierait sur les données de Phase 2 déjà générées, sous réserve des exigences de la FDA.

Pour IPH4502, nous prévoyons de présenter des données lors du 38e symposium EORTC–NCI–AACR, le 18 novembre 2026, à Barcelone. Ces résultats devraient contribuer à déterminer la trajectoire future du programme. Comme pour tout programme clinique à un stade précoce, son développement reste soumis aux risques cliniques et de développement habituels, et l’ensemble des données devra être évalué.

Pour monalizumab, la prochaine étape majeure est la publication des résultats de l’étude de Phase 3 PACIFIC-9, attendue au second semestre 2026. L’essai s’appuie sur des résultats encourageants obtenus dans une étude randomisée de Phase 2, et nous attendons avec intérêt les résultats de cette étude de Phase 3 de plus grande ampleur.

Souhaitez-vous ajouter quelque chose ?
 « Je souhaiterais également mettre en avant notre portefeuille préclinique d’ADC. »

Je souhaiterais également mettre en avant notre portefeuille préclinique d’ADC. Il est peut-être aujourd’hui moins visible que nos programmes cliniques, mais nous pensons qu’il pourrait devenir une composante importante de l’avenir d’Innate Pharma. Nos travaux de recherche se concentrent sur trois axes principaux.

Premièrement, des ADC bispécifiques, destinés à répondre à l’hétérogénéité des antigènes tumoraux et à élargir le nombre d’indications pouvant être ciblées par rapport aux approches reposant sur un seul antigène tumoral.

Deuxièmement, des ADC bispécifiques dotés d’une internalisation renforcée, afin de permettre une activité dans les tumeurs présentant une faible expression de la cible.

Enfin, des ADC à double charge utilisant des mécanismes d’action complémentaires afin de surmonter les résistances.

Ces approches sont encore au stade préclinique, mais elles représentent un axe important de notre stratégie de recherche. Nous pensons qu’elles pourraient nous permettre de développer de nouvelles options thérapeutiques et d’élargir progressivement notre portefeuille d’ADC.

 Pour aller plus loin
Consultez la fiche transactionnelle Achat/Vente d'Innate Pharma

 

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Imen Hazgui