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Interview de Fouad Benseddik : Directeur des relations institutionnelles chez Vigeo

Fouad Benseddik

Directeur des relations institutionnelles chez Vigeo

L'extrafinancier n'est pas à la finance ce que l'extraterrestre est à l'être humain

Publié le 29 Août 2011

Quelle est votre définition de l’Immatériel ? Comment l’intégrez-vous à Vigeo ?
L’immatériel lié à la responsabilité sociale est à la fois méta-financiers et de caractère stratégique. Il se constitue d’actifs qui en tant que tels n’ont pas de valeur d’échange. L’immatériel ne se positionne pas dans les bilans, la comptabilité ne sait pas l’accueillir, ni l’enregistrer. Sauf en termes métaphoriques et dans une circonstance particulière : le goodwill lors d’une acquisition, au travers duquel est pesée la capacité future de création de valeur. L’immatériel est une grandeur complexe intégrant l’ensemble des facteurs méta-financiers qui déterminent la capacité de création de valeur et sa durabilité.
A Vigeo, nous intégrons cinq catégories d’actifs comme relevant de l’immatériel (chacune de ces catégories agrégeant un ou plusieurs facteurs) : la réputation, la cohésion du capital humain, l’efficience organisationnelle, la sécurité juridique et la transparence. Ces actifs ont la particularité de ne pouvoir être assurables par des tiers (il n’y a pas de police d’assurance couvrant le risque de réputation, ni d’assurance qui puisse dédommager de la perte de cohésion des collectifs de travail) ; les risques pesant sur les actifs immatériels ne sont pas gérables de façon matricielle conventionnelle (aucune organisation ne peut s’en remettre pour son efficience ou sa transparence à une direction ou à un service unique) ; ils ne sont pas sous-traitables ou externalisables puisqu’ils ne sont pas dissociables de l’entreprise. On ne peut pas acheter de la réputation, de l’efficience, de la cohésion, de la transparence ni de la sécurité juridique. Ces actifs actifs se construisent comme des éléments systémiques. Leur maîtrise échoit à la fonction dirigeante. La construction, la préservation et le développement de actifs immatériels sont la dévolution primordiale de la fonction dirigeante, à qui il revient d’en être garante et comptable.

Dans quelle mesure ou comment prenons-vous en compte la mesure des actifs immatériels ? Pourquoi est-il important de les mesurer ?
Nous évaluons le niveau d’engagement et de performance des organisations sur l’ensemble des facteurs qui concourent à la construction, la préservation et au développement des cinq actifs immatériels cités ci-dessus. Pourquoi faut-il intégrer par exemple des standards sociaux et environnementaux dans les achats d’une entreprise? En dehors de toute considération morale, cela permet d’assurer la continuité des approvisionnements, de préserver l’actif efficience et l’actif réputation. Pourquoi faut-il s’engager contre la discrimination contre les femmes ? Indépendamment là encore de toute considération morale, cela permet de tendre vers davantage de cohésion du capital humain, d’améliorer cette cohésion et de renforcer la sécurité juridique. Pendant longtemps on a considéré que c’était à l’Etat de veiller dans la société au sens large à la non discrimination, les mœurs managériales au sein de l’entreprise n’étant considérées que comme un reflet plus ou moins déformé de la société. Sauf que l’entreprise, dans une société mondialisée, peut encore moins que jamais n’être que le lieu de la simple reproduction des phénomènes et des valeurs de la société où elle opère. Elle doit, avec vigilance, se démarquer des pratiques sociales controversés et capter les signaux mêmes faibles des valeurs naissantes ou ayant tendance à l’universalisation. La filiale d’une entreprise française opérant dans un pays ne respectant pas les droits de l’homme, ne peut se contenter de reproduire les pratiques sociales locales. Elle a intérêt à se conformer aux valeurs de sa maison-mère lorsque ces valeurs ont une portée universelle.
Nous mesurons le niveau de performance des actes managériaux par rapport à un ensemble de principes et d’objectifs qui, par nature, affectent les actifs immatériels et en font varier la valeur positivement ou négativement. Nous évaluons 38 critères, correspondant chacun à un ensemble déterminé de principes d’actions et des objectifs managériaux, regroupés en domaines : l’amélioration continue des conditions de travail, d’emplois et des relations professionnelles, la protection de l’environnement, l’intégrité et la transparence du comportement sur les marchés, le gouvernement d’entreprise, le respect des droits de l’homme et l’engagement sociétal. Par consolidation, nous calculons un niveau de maîtrise des risques relatif à chaque catégorie d’actif immatériel.

Quelles sont vos sources pour l’obtention d’information sur l’immatériel ?
Nous utilisons les informations rendues publiques par les entreprises en questionnant leur degré de complétude et de matérialité mais aussi les informations diffusées à leur sujet par leurs parties prenantes. Nous qualifions toutes ces informations sur la base d’un questionnement qui nous permet de construire une opinion sur la pertinence des objectifs affichés et sur l’efficacité des résultats obtenus. Chaque élément est scoré selon une grille interne propre à Vigeo et commenté en appui sur des sources tracées. Notre compétitivité se joue sur notre capacité à produire des analyses utiles à la prise de décision.

Quel degré de confiance accordez-vous à ces sources ?
Il varie selon les sources et en fonction des sujets. Un rapport de gestion audité, certifié présente davantage d’assurance quant à la matérialité ou, au minimum, à la cohérence de son contenu. Mais des informations vraies et affichées de façon cohérente ne signifient pas nécessairement que l’action dont elles rendent compte est pertinente, durable, satisfaisante par rapport aux attentes légitimes des parties prenantes, ou raisonnablement proportionnée aux risques de l’organisation. Notre métier se fonde sur le besoin de compléter le patrimoine informationnel traditionnellement fourni aux marchés par l’analyse financière conventionnelle. Comme nous avons besoin d’analyser les engagements de responsabilité sociale des entreprises, la disponibilité de l’information est un premier élément d’appréciation. Mais l’abondance de l’information n’en garantit pas la qualité. Le pire en matière d’actifs immatériels est de fournir des cadrans sans aiguilles ou des aiguilles sans cadrans. Dans l’euphorie du jeune âge de la production de rapports de développement durable, on a vu se multiplier les informations littérales d’un côté, et les indicateurs chiffrés d’un autre côté, or les deux éléments ont besoin d’être pontés pour que les entreprises passent d’une logique de communication à une logique de reddition en appui sur une information qui soit réellement organique, qui découle autant qu’elle renseigne sur leurs systèmes managériaux et qui les fait progresser. Il s’agit de réduire le découplage entre les fonctions produisant de l’information au sein des entreprises et les fonctions métiers. Pour que ces informations sur les facteurs qui impactent les actifs immatériels soient de véritables outils de pilotage stratégique et pas simplement des tableaux de reporting adressés à l’extérieur.

Quels sont les secteurs ou entreprises qui vous semblent avancés dans la prise en compte des actifs immatériels ?
Des variations importantes existent d’un secteur ou d’un pays à l’autre. La culture du pays est déterminante. S’agissant des différences sectorielles, la communication environnementale a d’abord été développée par les secteurs dits « sales » ou « polluants », ce qu’on appelle un peu méchamment la « vieille industrie ». On observe une priorisation thématique qui ne s’explique pas toujours par les contraintes règlementaires. Sur la gouvernance, la quasi-totalité des entreprises cotées fournissent une information précise et complète. L’information clients se classe juste après. En revanche, on dispose de moins de données sur le dialogue social qui affecte pourtant une grande partie des actifs immatériels. La meilleure performance est obtenue par le secteur des services aux collectivités, suivis du secteur automobile, des banques et des assurances. Les télécoms, notamment en France, progressent. De fait, celles qui communiquent le plus sont les activités en lien direct avec les consommateurs (B to C), davantage exposées médiatiquement et à l’égard desquelles s’expriment des attentes sociétales prononcées : les entreprises de ces secteurs développent des systèmes d’information pouvant ressembler à la communication mais qui avec le temps deviennent des outils de réédition.

Pensez-vous qu’une meilleure intégration des actifs immatériels est aujourd’hui nécessaire ?
Oui, mille fois. L’extra-financier n’est pas à la finance ce que l’extraterrestre est à l’être humain. L’immatériel, l’extra financier… c’est un langage qui laisse voir de la responsabilité sociale une conception un peu condescendante, comme s’il s’agissait d’un facteur subsidiaire de performance. Sauf que la responsabilité sociale, dès lors qu’elle est envisagée dans sa dimension managériale, impacte le financier, tôt ou tard, et significativement. Le moment est venu pour la communauté financière et les autorités de régulation d’accorder enfin à l’analyse de la responsabilité sociale le poids qu’elle mérite dans l’appréciation de la capacité des entreprises à créer durablement, ou à détruire dangereusement, de la valeur économique, de la sécurité environnementale et sociétale, mais aussi de la visibilité et de la croissance pour les marchés.

Jugez-vous nécessaire que la communication soit complétée par un reporting sur l’immatériel ?

Oui ! Mais je préconiserais de l’appeler autrement que « reporting sur l’Immatériel ». Il serait plus suggestif et peut-être plus juste de parler de reddition sur les engagements et les risques de responsabilité sociale. Cette communication gagnerait à être portée par un référentiel européen, qui aurait lui-même vocation à s’universaliser, pour éviter les dissymétries d’information et les distorsions de concurrence. Les missions de veille des autorités devraient être renforcées mais pour cela, elles doivent pouvoir s’appuyer sur des analyses rationnelles, mesurables et comparables. Le chaînon manquant, en conclusion, c’est l’autorité que les régulateurs de marché devraient accorder à l’analyse professionnelle des risques de responsabilité sociale.

Biographie: Fouad Benseddik a pris part en 2002 à la création de l’agence Vigeo et est membre de son comité de direction. Il est l’auteur de ses méthodologies d’audit et de rating de la responsabilité sociale des organisations. Il est également directeur des relations institutionnelles de Vigeo. Il participe à plusieurs réseaux d’experts et anime des conférences sur l’évaluation de la responsabilité sociale, environnementale et la gouvernance des entreprises, Né en 1958 à Meknès, Maroc, il est Docteur d’Etat en science politique.

Interview réalisée dans le cadre de la Tribune Sciences Po de l’immatériel, dirigée par Marie-Ange Andrieux, Deloitte.

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