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Interview de Michel  Santi  : Economiste indépendant, consultant de Banques centrales et d'Organisations internationales

Michel Santi

Economiste indépendant, consultant de Banques centrales et d'Organisations internationales

Pour le moment la Banque centrale européenne fait du service minimum

Publié le 25 Novembre 2013

Quel regard portez-vous sur la politique monétaire actuellement menée par la Banque centrale européenne ?
A mon sens, pour le moment la Banque centrale européenne fait du service minimum. Je déplore cet état de fait qui s’explique par la soumission de l’institution monétaire à la bonne volonté de l’Allemagne.
Bien que très contestée dans ce dernier pays et dans d’autres pays du nord, la dernière baisse du taux directeur de 0,25% est totalement insuffisante. Le mouvement a juste une portée symbolique qui ne soulagera en rien la déflation qui menace la zone euro. Il n’aura aucun impact positif sur la reprise de la croissance dans la région.

Selon vous, le risque de déflation est-il important ?
Absolument. Nous sommes dans certains pays membres au-delà du risque. En Grèce, l’inflation se situe déjà nettement en dessous de 0. En Espagne ou au Portugal, le taux d’inflation officiel est au dessus de 0 uniquement en raison de la prise en compte de l’augmentation de la TVA. Abstraction faite de cette réforme, la déflation peut également être actée dans ces deux pays.

Pour certains observateurs ce ne serait nous serions face inflation négative temporaire, et non une déflation a proprement parler ?
Nous jouons sur les mots. Le plus important n’est pas tellement de déterminer si c’est bien une déflation ou juste une inflation négative, mais d’évaluer quel impact cela aura sur les économies. Cet impact est désastreux dans tous les cas. La baisse des prix conduit à une interruption de la consommation et à un ralentissement des investissements.

Que devrait faire la BCE à votre avis ?
Se lancer, à l’instar de la Réserve fédérale américaine, de la Banque centrale du Japon, et dans une moindre mesure de la Banque centrale d’Angleterre dans un vaste programme d’achat de titres directement sur le marché.

Lesquels ?
Des obligations des Etats périphériques, certaines obligations émises par des entreprises, ainsi que les crédits hypothécaires toxiques détenues par certaines banques notamment en Espagne et en Irlande, le tout pour remettre de l’huile dans les rouages de ces pays et insuffler un minimum de résurrection économique.

En l’absence d’un quantitative easing, seules les politiques publiques pourront soulager la crise soit par l’annulation de l’austérité soit par l’acceptation en Allemagne de l’adoption de mesures pour stimuler la consommation intérieure, par exemple une baisse de la TVA.

Vous préconisez une refonte du cadre juridique des opérations OMT (opérations d’achat des titres d’Etat en difficulté en vue de faire abaisser leur taux de refinancement sur les marchés, annoncées en septembre 2012, et jusque là jamais lancées) ?
Ces opérations devraient pouvoir se dérouler sans restriction et sans conditionnalité. Celles-ci sont présentement tellement bornées qu’elles ne peuvent de facto être aisément réalisées par la BCE.

A ce stade un quantitative easing, quelque soit sa forme ne semble pas possible. Pour autant, beaucoup n’écartent pas la possibilité d’une intervention supplémentaire de la BCE dans les mois à venir. D’aucuns évoquent une diminution supplémentaire du taux directeur de refinancement ?
Ce n’est pas parce qu’une baisse de 0,50% à 0,25% serait inefficace, qu’une baisse de 0,25% à 0% le serait.

D’autres experts tablent sur un troisième LTRO, autrement dit une autre opération de refinancement des banques européennes à des conditions avantageuses ?
C’est une piste envisageable mais le problème réside dans le fait que les banques européennes ne jouent pas le jeu vis-à-vis des agents économiques. Elles sont complètement paralysées eu égard à la transmission de la liquidité fournie par la BCE à l’économie réelle car elles sont toujours chargées de créances non performantes et qu’elles sont tétanisées par leur expérience passée.
Le renouvellement d’un LTRO serait une bonne idée à condition de contraindre parallèlement, par une réglementation, les banques à passer plus loin le flambeau vers les ménages et les entreprises. Nous pourrions, par exemple, mettre en place une norme pour que les banques réservent une partie de leurs encours à des crédits d’investissement ou de trésorerie aux PME ou à des prêts à la consommation.

Quid de l’hypothèse d’une baisse du taux de rémunération des dépôts en dessous de 0% ?
Etablir un taux de rémunération des dépôts à un territoire négatif est compliqué. Le jeu pourrait s’avérer dangereux et avoir des effets déstabilisateurs. Dans le cas où les banques répercutent ce taux négatif à leurs clients, dès lors que vous faites payer les épargnants sur leurs avoirs déposés, vous risquez de dissuader ces derniers d’effectuer des dépôts. Le commun des mortels préférera mettre son argent sous son matelas que payer une nouvelle taxe bancaire.
La conservation de cet argent fragilisera d’autant plus le système bancaire en accentuant le risque de défaut de liquidité et ne sera pas de nature à stimuler davantage les économies.

Ne pensez-vous pas que ce serait un moyen détourné d’agir sur le taux de change et en cela de déprécier la valeur de l’euro ?
C’est une potentialité mais pas une certitude. Il y a un an, la Banque centrale de Suisse a instauré un taux négatif pour décourager les investisseurs de détenir des francs suisses. Cela n’a pas permis de dissuader ces derniers de continuer à considérer le franc suisse comme une valeur refuge et à poursuivre leurs achats.

Est-ce à dire que cette piste ne vous semble pas plausible ?

Elle l’est mais s’apparenterait à un coup d’épée dans l’eau.

Un assouplissement du ratio de réserves obligatoires qui amènerait les banques à devoir provisionner moins de liquidité pour pouvoir prêter serait-il plus approprié ?
Je ne le crois pas. Un tel assouplissement pourrait conduire les banques à consacrer plus de liquidité à la spéculation sur les marchés au lieu d’ouvrir plus amplement le robinet du crédit.
La remontée de ce ratio n’aurait d’intérêt que si l’on procédait préalablement à une séparation des activités bancaires, entre activité de banque commerciale et activité de banque d’investissement.

Finalement quelle pourrait être dans votre scénario la prochaine action prise par la BCE ?
Elle pourrait baisser le taux de refinancement de 0,25% à 0 tout en lançant des alertes en direction de l’Allemagne à laquelle elle obéit au doigt et à l’œil.

Est-ce que la mise en place de l’union bancaire et l’opération transparence des bilans bancaires avec l’évaluation de la qualité des actifs et les stress tests techniques envisagés pourraient contribuer améliorer la conjoncture économique ?
Cela pourrait à terme faciliter les conditions d’octroi de crédits.
Toutefois, on peut malheureusement avancer qu’une union bancaire digne de ce nom ne verra pas le jour en raison du blocage de l’Allemagne, qui ne veut pas d’un mécanisme de transfert de liquidité des pays riches vers les pays fragilisés et d’une solidarité européenne inconditionnelle par crainte cela ne pousse à l’absence de mise en oeuvre des réformes nécessaires et à la reprise de mauvaises habitudes de dépenses irrationnelles.

Vous ne pensez donc pas que l’identification des banques défaillantes et un meilleur fonctionnement du marché interbancaire consécutif pourraient atténuer la fragmentation des marchés au sein de l’union bancaire et ouvrir le robinet de crédit aux entreprises affaiblies dans les Etats de la périphérie ?

Une meilleure visibilité des banques vulnérables ne règlera pas le problème. Il faut que l’on accepte de laisser tomber en faillite certaines de ces banques défaillantes. Si tel est le cas, cela donnera un électrochoc aux banques, et aux marchés financiers. L’avertissement sera donné aux autres établissements bancaires que si les limites sont dépassées, alors elles pourraient également disparaitre.
Une répercussion également positive pourrait se faire sentir sur le citoyen qui reprendrait confiance dans le bon fonctionnement du secteur bancaire.

Propos recueillis par Imen Hazgui

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