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Interview de Michel Aglietta : Conseiller au Centre d'Études Prospectives et d'Informations Internationales (CEPII) et membre du Conseil d'Analyse Economique auprès du Premier ministre

Michel Aglietta

Conseiller au Centre d'Études Prospectives et d'Informations Internationales (CEPII) et membre du Conseil d'Analyse Economique auprès du Premier ministre

Une croissance entre 5% et 6% en Chine ne sera vraisemblablement pas actée avant 2020

Publié le 16 Avril 2014

Quel regard portez-vous sur le ralentissement économique de la Chine ?
Ce ralentissement est le résultat d’un essoufflement des deux principaux moteurs de l’économie chinoise que sont les exportations et l’investissement productif.
Les exportations chinoises se sont repliées de 4% sur le premier trimestre en glissement annuel, ce qui est considérable. Plusieurs raisons expliquent cette tendance baissière. Tout d’abord, les perturbations saisonnières liées au nouvel an chinois. Ensuite un effet de base défavorable consécutif au gonflement des chiffres d’exportations en mars 2013 pour contourner les contrôles de capitaux. Également l’appréciation substantielle du yuan en 2013. Enfin la moindre reprise économique au sein des principaux partenaires de la Chine, que sont l’Europe et les Etats-Unis. Tous ces facteurs sont purement conjoncturels.

Le recul de l’investissement est plus structurel. Il est induit par le changement progressif de modèle économique de la Chine. Les excès des capacités de production dans certains secteurs spécifiques-ciment, aluminium, chimie lourde-, causés par une surabondance de crédits octroyés dans le cadre du plan de stimulation antérieur, ont fait baisser la rentabilité marginale du capital dans ces secteurs. Ils sont en voie de réduction afin de redresser la rentabilité. Par ailleurs des mesures contraignantes au niveau environnemental et au niveau énergétique ont été introduites qui pèsent sur la manière d’investir des entreprises. 

Le gouvernement a avancé un objectif de croissance du PIB autour de 7,5% pour cette année ? Qu’en pensez-vous ?
A mon sens le gouvernement ne veut pas voir la hausse du PIB descendre au dessous du seuil de 7% afin de maintenir le plein emploi dans le pays, ce qui représente la création d'environ 7 millions d'emploi par an parce que l'augmentation des coûts salariaux et le redéploiement des structures de production entraînent d'importantes destructions d'emplois non qualifiés.

Plusieurs mesures ont été prises afin d’y parvenir, notamment sur le front du régime de change. Depuis 2005, la Chine a orchestré une appréciation automatique du yuan contre le dollar. Nous sommes passés cette année à un régime de flexibilité du cours du yuan contrôlée par la Banque centrale de Chine. Pour cela, l’institution monétaire a doublé la marge de fluctuation du yuan et à procédé à plusieurs abaissements du taux de change de référence.

C’est là une évolution irréversible qui se justifie en premier lieu par la volonté de faire du change un instrument de politique économique pour maintenir la compétitivité des sociétés exportatrices chinoises et donc amortir les coûts de la transition, ce d’autant plus qu’il y a eu des dévaluations considérables d’autres monnaies asiatiques comme le yen japonais et le won coréen. Enfin le gouvernement a le souci d’atténuer les flux spéculatifs sur le yuan d’investisseurs en quête de rendement à court terme.

Une dépréciation de 2,8% du yuan contre le dollar s’est dessinée à l’issue du premier trimestre. A quelle suite des évènements vous attendez-vous ?
Sur le long terme la monnaie n’a pas fini de s’apprécier si l’on considère la dynamique économique et la hausse de la productivité de la Chine. Ceci étant il y a fort à penser que la poursuite de l’appréciation ne se fera qu’avec un renforcement de la croissance, probablement au second semestre de cette année grâce aux mesures prises pour des dépenses publiques supplémentaires portant sur des transports ferroviaires dans l'Ouest et sur le transport social, auxquelles il faut ajouter des mesures fiscales et financières pour améliorer le financement des PME.
Entre temps, nous pourrions encore avoir un fléchissement du cours du yuan d’environ 2% additionnels au deuxième trimestre.

La concomitance entre la dévaluation du yuan et le ralentissement de l’économie ne vous fait elle pas douter sur la réelle motivation de la baisse du cours de la devise ?

Les incertitudes résultant de l'évolution de la politique monétaire américaine conduisent les pays émergents dans leur ensemble à adopter des régimes de flottement géré. Le gouvernement chinois a une motivation supplémentaire qui est la réforme du système financier interne dans le sens d'une libéralisation progressive des taux d'intérêt et de la promotion des marchés obligataires. La plus grande flexibilité du change est cohérente avec ces réformes.

L’avancée du calendrier dans la réalisation de ces projets d’investissement ne doit-elle pas interpeller ?
Les dépenses ont effectivement été programmées sur cinq ans. Ceci étant, la Chine a l’avantage de pouvoir relancer des dépenses publiques dans des temps très courts, en s’appuyant sur le faible endettement de l’Etat central et les énormes réserves de change.

Pour certains analystes chinois non seulement le ralentissement économique de la Chine ne doit pas inquiéter outre mesure, mais il serait bienvenu que les autorités signalent une croissance entre 5 % et 6% ces prochaines années…
Un tel niveau de croissance me semble tout à fait exclu à court terme. Cela entrainerait des perturbations politiques très significatives et mettrait en péril l’énorme plan de réformes qui doit s’étaler sur vingt ans pour transformer la Chine. Le chômage viendrait à augmenter et le soutien de la population serait menacé.
De plus il faut bien comprendre que la philosophie politique de Pékin est celle d'une réforme continue et graduelle, consistant à libéraliser l'économie par pans successifs. En cela, le pragmatisme de Denf Xiaoping se retrouve chez Xi Jinping..

Les arguments apportés par ces analystes sont au nombre de deux. D’une part une croissance entre 5% à 6% supposerait un accroissement de 0% pour les investissements et un assainissement au niveau du crédit. Par ailleurs, pour ces analystes chinois, 7% ne serait plus la barrière fatidique pour assurer le plein emploi dans la mesure où il y aurait de moins en moins de main d’œuvre non qualifiée disponible pour la construction des immenses infrastructures envisagées par le pays.
Tel n’est pas le point de vue retenu par le gouvernement à l’occasion de la dernière réunion de l’Assemblée nationale populaire. En outre, les évolutions démographiques sont bien plus lentes qu'on ne le croit souvent.
L’objectif avancé est celui d'une société modérément prospère; ce qui conduit à doubler le niveau de vie par tête, sur la décennie 2010-2020, ce qui suggère une décélération progressive de la croissance conduisant à une moyenne décennale de 7%.

Une croissance entre 5% et 6% ne sera vraisemblablement pas actée avant 2020. Si cela se produisait prochainement, cela signifierait que le processus d’assainissement des finances n’aura pas été maitrisé complètement et qu’une mini crise financière aura conduit à une vive contraction du crédit.
Les plus pessimistes des analystes bancaires basés à Hong Kong tablent sur une hausse du PIB de 7,2% cette année. Le FMI s’attend à une croissance de 7,5% pour 2014 et 7,3% pour 2015. Personne ne s’attend à un chiffre en dessous de 7%.

Vous tablez donc sur une croissance plus robuste en seconde partie d’année ?
Tout à fait, parce que le gouvernement a montré à plusieurs reprises dans les dernières années que l'économie répondait à ses leviers d'action.

A lire également la seconde partie de l'interview : "Trois principaux facteurs pourraient pousser les investisseurs à revenir sur le marché des actions chinoises cette année"


Propos recueillis par Imen Hazgui

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