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Interview de Ludovic Subran : Chef économiste d'Euler Hermes

Ludovic Subran

Chef économiste d'Euler Hermes

Trump ignore la mutation de l'économie américaine au cours des 15 dernières années

Publié le 24 Janvier 2017

Donald Trump a martelé lors de son discours d'investiture son slogan "America First" et semble vouloir mener une politique protectionniste voire isolationniste. Faut-il se préparer à un choc sur le commerce international ?
Nous continuons à penser que Donald Trump est un pragmatique qui ne va pas couper les Etats-Unis du reste du monde. Il y aura sûrement des mesures protectionnistes mais elles passeront autant par des incitations à relocaliser pour les entreprises américaines que par des mesures agressives vis-à-vis des partenaires commerciaux. Nous ne croyons pas à une augmentation des droits de douane de 45% sur l'ensemble des produits chinois, par exemple, car elle entraînerait une hausse immédiate du prix de nombreux produits aux Etats-Unis (machines à laver, appareils électroniques, etc). Souvenez-vous de la catastrophe de Fukushima qui avait paralysé les approvisionnements et entraîné une flambée des coûts de l'industrie high-tech américaine. Les Etats-Unis ne peuvent pas substituer du jour au lendemain leurs importations de produits chinois. De même les flux commerciaux avec l'Europe ou avec les pays de l'Alena (Canada, Mexique) ne vont pas changer radicalement en dépit des annonces de M. Trump.

Quels sont les outils "incitatifs" de la politique économique de Donald Trump?

Trump veut restaurer la compétitivité des entreprises américaines grâce à la fiscalité. En tant que business man, il sait comment orienter les décisions des chefs d'entreprises. Il a par exemple annoncé une baisse de l'impôt sur les sociétés, qui passerait de 35% à 15%, afin de faire revenir les milliards de bénéfices stockés par les multinationales à l'étranger. Il a aussi annoncé une mesure de suramortissement pour encourager les entreprises à investir dans de nouvelles usines sur le sol américain. Il devrait également favoriser le choix des entreprises américaines lors de marchés publics, comme c'est déjà le cas au travers du 'Buy American Act'.

Ces mesures peuvent-elles faire revenir l'industrie automobile, la sidérurgie ou d'autres secteurs industriels aux Etats-Unis ?

Donald Trump veut récupérer une partie des emplois industriels perdus, grâce à un retour du protectionnisme. Ce raisonnement est incomplet car la mondialisation n'est pas seule responsable des destructions d'emplois. Le progrès technologique, les robots, l'intelligence artificielle sont également responsables, mais ils ont aussi créé énormément d'emplois dans le numérique, les médias et les services. Le discours de Donald Trump ignore largement ces changements et la mutation de l'économie américaine au cours des 15 dernières années.

La mise en place de nouvelles barrières tarifaires et non-tarifaires ne risque-t-elle pas d'entraîner une multiplication des contentieux devant l'OMC ?

C'est déjà le cas. Depuis trois ans le nombre de procédures d'infractions aux règles de l'OMC ne cesse d'augmenter. Nous en avons dénombré 500 en 2016. De nombreux pays mettent en place de nouvelles barrières commerciales, y compris des grands pays émergents comme le Brésil, l'Inde ou encore la Turquie. Nous voyons d'ailleurs beaucoup d'entreprises qui se posent la question de continuer à investir dans ces pays où les règles du jeu changent constamment. Par ailleurs de nombreux pays ne croient plus à un nouvel accord de libre-échange global. On observe une régionalisation des échanges en même temps qu'un développement du patriotisme économique. Donald Trump s'inscrit dans cette tendance déjà bien établie. Il est d'ailleurs intéressant de noter que le commerce mondial a reculé en valeur en 2016, pour la deuxième année consécutive. Sa croissance en volume a nettement ralenti à moins de 4% contre plus de 10% chaque année avant la crise de 2007.

Vous soulignez également dans votre dernier rapport les risques liés à la 'démondialisation financière'. De quoi s'agit-il ?
Après une forte croissance des investissements internationaux, il y a eu depuis 2008 une forme de démondialisation ou de balkanisation financière. La part des financements transfrontaliers est ainsi passée de 15% des encours des banques en 2007 à 9% aujourd'hui. Les contraintes réglementaires imposées aux banques, le développement de l'industrie financière dans les pays émergents peuvent expliquer ce phénomène. On peut se réjouir de cette moindre interdépendance financière car elle réduit les risques de contagion en cas de nouvelle crise, mais elle freine aussi la croissance mondiale. Aujourd'hui l'épargne ne s'investit pas là où elle serait la plus efficace. Pourquoi en Europe peut-on emprunter à des taux négatifs alors que dans certains pays émergents les entreprises ne trouvent pas de crédit à moins de 20% ? A l'heure où les taux d'intérêt ont tendance à remonter aux Etats-Unis, ces inégalités risquent de se creuser car tout le monde va vouloir investir aux Etats-Unis au lieu de financer la croissance des pays en développement. En d'autres termes, le 'pot commun' pour financer la croissance mondiale se réduit et cela pourrait entraîner de graves déséquilibres. Les grandes institutions internationales (FMI, Banque mondiale, OCDE) n'évoquent jamais ce problème qui nous semble pourtant être un sujet majeur pour la prochaine décennie.

Propos recueillis par François Schott