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Interview de Guy Maisonnier : Economiste à l'Institut Français du Pétrole Energies nouvelle

Guy Maisonnier

Economiste à l'Institut Français du Pétrole Energies nouvelle

Prix du pétrole : quelle stratégie mène l'Arabie saoudite ?

Publié le 21 Mars 2017

Le 8 mars, les cotations sur le pétrole marquaient leur plus fort recul depuis un an, avec une correction de 5% sur la journée. Que vous évoque l’ampleur de cette correction ?
Nous avons observé des mouvements également violents l’année dernière, notamment en début d’année en raison des craintes entourant le ralentissement économique en Chine. Ce qui peut paraitre surprenant avec la correction constatée en ce début de mois c’est sa décorrélation avec la conjoncture économique. Ce sont les doutes d’une reconduction de l’accord de l’OPEP et l’état des stocks pétroliers aux Etats-Unis, associés probablement à des prises de bénéfices, qui ont motivé le renversement de positionnement des investisseurs.

Parmi les raisons de cette correction, figure l’inquiétude grandissante autour de la hausse des stocks américains. Pour certains observateurs, cette progression est essentiellement due à l’arrivée de bateaux commandés il y a plusieurs mois… Qu’en pensez-vous ?

La hausse des stocks pétroliers aux Etats-Unis est une tendance de fond. Nous étions autour de 340 millions de barils en mars 2014. Nous sommes montés à 420 millions en 2015, à 490 millions en 2016. Nous sommes à plus de 520 millions en mars 2017.
L’arrivée tardive des bateaux a pu jouer un rôle, mais il est compliqué d’en mesurer les effets.
Le fléchissement relevé la semaine dernière est très faible, insuffisant pour parler à ce stade d’un début de renversement de tendance lié à la politique OPEP. De toute façon, ces stocks fléchissent chaque année vers la fin mars.

Le ministre du pétrole saoudien a dernièrement avancé comme condition clé au renouvellement de l’accord de l’OPEP le fait que ce niveau de stocks devait être supérieur à 5 ans en juin prochain. Que pensez-vous de cette métrique ?

Pour une mise en œuvre sur six mois nous devrions avoir une baisse des stocks consécutivement à la contraction de la production des pays signataires de l’accord de l’OPEP. Mais il y aurait reconstitution au second semestre sans prolongement.
Nous avons pour notre part réalisé deux simulations en tenant compte d’une durée différente de l’application de l’accord. Ainsi, si l’accord est appliqué seulement six mois, nous aurons un déficit sur le marché pétrolier pour l’ensemble de l’année 2017 de seulement 0,2 million de barils par jour. Dans un tel scénario, les stocks excédentaires des pays occidentaux (à ce jour de 300 millions de barils par jour), dont les Etats-Unis, auront vocation à se contracter légèrement.
Dans le cas où la mise en œuvre de l’accord est prolongée sur un an, le déficit devrait être de 1 million de barils par jour. Ce serait plus significatif.

Pensez-vous que cet accord sera reconduit ?

A mon sens nous n’avons pas encore assez d’éléments pour nous prononcer avec assurance sur le sujet. Au-delà de la problématique des stocks, la cohésion des pays signataires de l’accord sera un facteur déterminant pour sa reconduite. L’Arabie saoudite a bien signalé que si des pays signataires ne jouaient pas le jeu, elle-même pourrait mettre fin à la partie. A l’intérieur du cartel, l’Iran et l’Irak pourraient poser souci. A l’extérieur, les regards sont fixés sur la Russie.
Pour l’heure nous sommes vraiment au milieu du gué.

Dans l’appréciation de la probabilité de cette reconduite, sont évoqués au-delà du niveau de stocks et de la cohésion des pays signataires, le nombre de foreuses en activité aux Etats-Unis et le nombre de DUC… Qu’en pensez-vous ?

L’enjeu est surtout de trouver une gestion fine du marché pour éviter que le prix n’augmente trop fortement et n’encourage trop massivement la relance de la production aux Etats-Unis. Elle est de toute façon en marche. Il s’agit donc de la limiter.
L’OPEP se positionnera en premier lieu en fonction de l’intensité de cette relance.

D’aucuns estiment que la hausse de la production des producteurs de schiste aux Etats-Unis ne sera pas si rapide qu’on ne le pense en raison de l’augmentation du cout des prestations de services auxquelles font appelle ces producteurs, qui pèsent sur leur cout de production ?

La baisse des coûts des producteurs de schiste aux Etats-Unis est liée à deux phénomènes, d’une part la réduction du coût de forage en partie liée à la baisse de la marge des prestataires de services pétroliers, d’autre part la hausse de la productivité. Avec le même puit il est possible d’extraire plus de pétrole qu’avant.
Il est plausible que le coût de production s’élève quelque peu en raison de l’inflation des prix des services. En supposant 20 % de progression, on resterait cependant avec un coût de production relativement faible, autour de 50 dollars au lieu de 40 dollars présentement.
Aussi l’accroissement marginal de ce coût ne sera pas suffisant pour freiner de manière marquée la production des producteurs de schiste.

L’Arabie Saoudite menace de conduire une stratégie de « flip flop » consistant à entretenir une certaine volatilité du prix du baril...

En 2014, l’Arabie saoudite a décidé de mettre fin à la régulation du prix du baril par la production en laissant les seules forces du marché agir. Les dernières déclarations des représentants saoudiens laissent penser qu’ils ne souhaitent d’ailleurs pas agir sur le marché sur le long terme en raison des déstabilisations structurelles existantes.
Ainsi, je suis d’avis que l’interaction de l’Arabie saoudite sur le cours du pétrole n’est que temporaire dans le but de réduire les stocks excédentaires.
Par ailleurs, je ne suis pas sûr que l’introduction en bourse de Saudi Aramco soit un facteur de décision. Ce qui jouera sur la valorisation de la société sera surtout la vision des investisseurs sur le prix du pétrole à moyen-long terme, un horizon sur lequel l’Arabie Saoudite n’a pas la mainmise.

Peut-on penser qu’il existe un seuil, à savoir 50 dollars, en dessous duquel le prix du baril ne pourrait pas descendre durablement ?

Les autorités saoudiennes lancent régulièrement des messages pour donner des repères au marché. Mais ces alertes ne suffisent pas.
Les investisseurs considèrent la réalité des marchés, à la fois sur les intentions de l’OPEP et les grands paramètres du marché physique.

Une cohabitation pacifique entre l’OPEP et les producteurs de schiste est-elle imaginable ?

On y est presque. Si l’on considère la déstabilisation extrêmement forte du marché pétrolier lié aux huiles de schiste, on peut considérer que l’on entre dans une forme de coexistence.
La vraie déstabilisation est passée : elle se situait entre 2014 et début 2016 avec l’effondrement du prix du pétrole.
Depuis mai 2016, la situation est moins heurtée avec des prix qui se sont rapprochés des 50 $/b.

Peut-on avancer que les perdants de cette cohabitation seraient les grands producteurs de pétrole conventionnel ?

Je ne pense pas que l’issue du changement en cours du panorama pétrolier sera aussi binaire. Nous aurons à terme besoin très probablement des grands producteurs de pétrole conventionnel pour rééquilibrer le marché. Ces derniers d’ailleurs se sont aussi engagés, de manière pragmatique, dans la voie de la production du pétrole de schiste qui nécessite moins d’investissements et permet des retours rapides.

A ce stade, quelle évolution du cours du baril vous escomptez-vous pour les mois à venir ?

L’examen des courbes à terme doit inciter à la prudence.
Quand les tendances sont plus ou moins stabilisées les cours à terme sont soit haussiers (contango) signe d’excédent, soit baissiers (backwardation) signe de tensions.
Aujourd’hui nous sommes dans une structure mixte : en contango à court terme (6 mois), en backwardation au-delà.
Notre scénario présenté à Panorama 2017, entre 40 et 60 $/b, semble encore réaliste. Position OPEP et relance des huiles de schiste américaines sont les clefs du marché.

Propos recueillis par Imen Hazgui