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Interview de Charlotte Peuron  : Gérante actions spécialisée dans les matières premières chez CM-CIC Asset Management

Charlotte Peuron

Gérante actions spécialisée dans les matières premières chez CM-CIC Asset Management

Baisse du prix du pétrole : le marché connait une simple respiration

Publié le 27 Mars 2017

Le cours du Brent a perdu plus de 10% de sa valeur en un mois. Quel regard portez-vous sur ce mouvement ?
Nous ne sommes pas surpris par cette correction. Cette respiration s’explique par l’accumulation d’informations surprenantes pour le marché. En premier lieu, la hausse des stocks de pétrole brut aux Etats-Unis. Ensuite, des déclarations de responsables saoudiens indiquant qu’en l’absence d’une discipline de production soit des pays signataires soit de leurs concurrents l’accord conclu fin 2016, pourrait ne pas être reconduit.

Quel regard portez-vous sur la hausse des stocks aux Etats-Unis ? Y-a-t-il véritablement matière à s’inquiéter ?

Cette hausse doit être considérée avec beaucoup de précaution. Tout d’abord elle intègre des facteurs conjoncturels non négligeables comme la maintenance des raffineries américaines ou encore les commandes massives de pétrole brut en fin d’année dernière qui arrivent en ce début d’année. Ensuite, les stocks américains doivent être appréhendés dans leur totalité. Dit autrement, au-delà du pétrole brut, il faut faire cas des stocks de produits plus raffinés et distillés.

En quoi la maintenance des raffineries américaines a-t-elle eu une influence ?

Les raffineries se sont mises en maintenance plus rapidement que d’habitude car la période hivernale a été particulièrement clémente. Les besoins de chauffage ont été modérés.
Il faut savoir que ces raffineries ont deux phases de maintenance, en automne et au printemps. Celles-ci requièrent des modifications techniques pour offrir des produits de chauffage aux foyers en hiver, et du carburant aux véhicules en été.

Comment expliquer les importations massives de pétrole aux Etats-Unis ?

Même si les Etats-Unis deviennent auto-suffisants en production de pétrole brut, ils ont toujours besoin d’importer du pétrole à court et moyen terme pour faire fonctionner leurs raffineries. Celles-requièrent un mixte pétrole lourd-pétrole léger. Or le pétrole produit par les producteurs américains est essentiellement léger.
Avant l’entrée en vigueur de l’accord de l’OPEP, les pays signataires se sont efforcés de faire tourner leur production à plein. Les producteurs nord-américains ont cherché à tirer avantage de la hausse des prix.

Vous êtes d’avis que le facteur des stocks américains devrait moins peser à la baisse sur le prix du pétrole...

Effectivement, car il y a une saisonnalité dans la constitution des stocks pétroliers américains.

Quelle évolution du marché escomptez-vous pour les mois à venir ?

Nous devrions observer une certaine volatilité. Celle-ci sert les intérêts de l’Arabie Saoudite en ce qu’elle limite les velléités des producteurs de pétrole de schiste américain qui voient leur modèle économique mis à mal en dessous de 50 dollars. Ces derniers ont un développement basé sur l’endettement. Si le prix du pétrole reste sur un niveau bas, les banquiers vont être moins enclins à accorder leur financement.

Que pressentez-vous s’agissant de l’accord de l’OPEP ? Pensez-vous qu’il sera reconduit ?

A ce stade, compte tenu des données disponibles, nous ne pouvons pas statuer sur ce que sera la décision de l’OPEP. Une reconduction de l’accord ferait sens pour garder une certaine maîtrise du prix du baril. Nous aurons probablement plus de visibilité sur le sujet à l’approche de la réunion du mois de mai.

A ce stade, vous admettez que le prix du baril devrait s’inscrire dans une certaine bande de fluctuation ?

Eu égard à l’équilibre offre-demande, et aux facteurs géopolitiques en présence, nous voyons le cours du baril fluctuer à l’intérieur d’une bande comprise entre 45 et 55 dollars.
La moyenne devrait s’établir autour de 50 dollars.
Un prix de 45 dollars est pénalisant pour l’ensemble des parties présentes. La contraction de la production a tendance à conduire à un relèvement du cours du baril. Un prix de 55 dollars stimule la dynamique pétrolière américaine et alimente une surproduction, donc une suroffre qui entraîne un nouveau fléchissement du cours.

Quels sont indicateurs clés à suivre pour mieux cerner l’intention de l’OPEP ?

La hausse des couts de production du pétrole de schiste aux Etats-Unis sera à contrôler. Si dans certains bassins, comme le bassin permien, les couts de production sont relativement bas autour de 30 dollars, nous observons une hausse du coût de la main d’œuvre de 30% et une hausse du prix du sable nécessaire à la fracturation hydraulique, de 100%.
Il y a une forte augmentation des salaires et du temps de recrutement du personnel. Alors qu’il y a quelques mois les opérateurs mettaient quelques jours à recruter des personnes pour travailler sur leur plateforme. Ces derniers mettent aujourd’hui plusieurs semaines.

Il faudra également suivre l’évolution de la production pétrolière en Russie. Celle-ci a dernièrement mis sur le marché 10,8 millions de barils par jour et est ainsi devenue le premier pays producteur. En tant que signataire de l’accord, la Russie a accru sa production alors qu’elle aurait dû l’amoindrir.

Par ailleurs, la demande sera à surveiller. L’AIE voit un déficit offre-demande à partir de la fin du premier semestre 2017 grâce à une reprise économique plus soutenue.

En quoi consiste votre positionnement sur le marché actuellement ?

Notre fonds dédié aux matières premières, nous avons réduit depuis le début d’année notre pondération sur la poche énergie. Un fort rebond a eu lieu en 2016 sur les sociétés d’exploration production nord-américaines et quelques pétrolières intégrées. Comme nous n’escomptons pas une persistance de la tendance haussière du prix du baril, nous avons allégé nos positions sur les acteurs qui en bénéficiaient le plus, notamment les sociétés d’exploration production nord- américaines.

Nous admettons que 2017 sera une année de transition sur le plan des investissements. Les sociétés intégrées ont cessé depuis deux ans leur investissement en R&D dans de nouveaux champs du fait de la baisse du prix du pétrole. La stabilisation du cours du baril devrait permettre la restauration de bilans et de nouvelles dépenses d’investissement à partir du second semestre. Si cela se confirme, il faudra s’intéresser à certaines sociétés de services pétroliers spécialisées dans la recherche en amont.

Propos recueillis par Imen Hazgui

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