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Interview de Léa Dunand-Chatellet : Responsable du Pôle Investissement Responsable de DNCA Finance

Léa Dunand-Chatellet

Responsable du Pôle Investissement Responsable de DNCA Finance

Chez DNCA, la philosophie ISR distingue deux approches clés : la responsabilité d'entreprise et le développement durable

Publié le 26 Octobre 2018

Qu’est-ce que l’Investissement socialement responsable selon DNCA ?
A l’origine, l’Investissement socialement Responsable consistait à proposer des fonds qui répondent à une certaine éthique. L’ISR faisait alors écho à des exclusions de secteurs controversés comme l’alcool, le tabac, le jeu, l’armement...

Chez DNCA, le choix a été fait d’une philosophie ISR plus large qui permet de distinguer deux approches clés. Tout d’abord, celle de la responsabilité d’entreprise qui renvoie à tous les scandales réputationnels liés à une pollution extrême, des conflits sociaux ou une affaire de corruption…
La seconde approche est relative au développement durable qui fait référence à l’activité de l’entreprise, à ses biens et/ou services comme les énergies renouvelables qui adressent l’enjeu climatique ou le diagnostic qui sert la médecine de demain...
Ainsi, l’ISR intègre des entreprises responsables qui ont des pratiques de qualité à l’égard de leurs parties prenantes et qui sont positionnées sur des enjeux de développement durable.

L’ISR est-il un concept nouveau pour DNCA ?

Absolument pas. DNCA se caractérise par ses gérants de conviction. Ces derniers ont toujours analysé les entreprises éligibles à leur univers sous un angle fondamental en considérant des aspects phares liés à la gouvernance, à l’environnement, au social…
La volonté d’ériger un pôle d’expertise dédié à l’ISR est justifié par la nécessité de structurer la démarche déjà existante avec l’appui d’un modèle propriétaire clé.

Dans cet objectif, vous rejoignez DNCA Finance en juin 2018. Parlez-nous de votre expérience dans l’ISR ? A quand remonte-t-elle ?

J’ai commencé à travailler dans l’ISR il y a quinze ans, tout d’abord en tant qu’analyste extra financière sell side chez Oddo. J’ai rejoint Sycomore Asset Management en 2010 où j’ai créé la gestion ISR. Puis j’ai aidé la société Mirova à consolider son assise dans l’ISR en dirigeant son équipe de gérants actions et en étant membre du comité de direction.

Que pensez-vous apporter à la dimension ISR de DNCA ?

Je pense avoir un recul suffisamment important sur ce segment pour savoir comment véhiculer le concept d’ISR auprès des investisseurs.
Alors que le marché ISR était à ses débuts très institutionnel, on dénote clairement l’engouement des investisseurs particuliers pour s’exposer dessus. Cette nouvelle orientation a pour effet de modifier la manière dont les sociétés de gestion qui pratiquent l’ISR doivent communiquer.
Cette communication doit être plus simple, moins empreinte de jargons financiers pour autoriser une meilleure compréhension et assimilation. En cela, on remarque que la notion d’impact est très utile.

Une autre valeur ajoutée qui découle de mon expérience réside dans l’élaboration d’un modèle approprié pour effectuer les analyses extra financières requises et procéder à la gestion ISR qui s’impose. Une telle aptitude rend possible une vue objective et approfondie des sujets étudiés. Elle permet grâce à une collecte en propre des données de se détacher de tout lien avec un quelconque provider externe, et d’être particulièrement réactif dès la découverte d’un nouvel élément.

Sur quels critères spécifiques repose ce modèle ?

La responsabilité d’une entreprise est jaugée à travers quatre axes : la responsabilité actionnariale, environnementale, sociale et sociétale. Nous avons délibérément restreint à 24 critères pertinents ces axes d’analyse. Figurent parmi ces critères, le climat social dans une entreprise, l’optimisation
fiscale, l’utilisation des données personnelles, les irrégularités comptables, les accidents du travail...

Le développement durable est, quant à lui, apprécié sous le spectre de secteurs en capacité d’être contributeurs positifs aux grands enjeux communément identifiés : la transition démographique, la transition médicale, la transition de mode de vie, la transition énergétique et la transition économique. Nous avons défini des activités spécifiques pour chacune de ces grandes transitions, au total 34.
L’accent est mis sur les entreprises qui ont un poids de leur chiffre d’affaires significatif sur ces activités.

Les deux approches ne se confondent pas...

Elles se cumulent. Ceci est très important car une société peut avoir une notation élevée en matière de développement durable mais une très mauvaise note en matière de responsabilité d’entreprise. C’est typiquement le cas par exemple d’un producteur de panneaux solaires qui exploiterait des enfants pour produire ses biens dans un pays émergent.
Une société se doit d’être bien notée dans sa responsabilité et dans le volet développement durable pour faire partie des fonds ISR de DNCA.

A quelles finalités est destiné ce modèle ?

Le modèle conçu a pour objectif de proposer une notation pour toutes les entreprises investies dans les fonds DNCA. Tous les gérants peuvent avoir connaissance de cette notation et en tenir compte dans leur valorisation. Plus engageant, ce modèle sert à faire la sélection de valeurs dans les fonds libellés ISR.

Que répondez-vous aux observateurs qui mettent en cause cette dichotomie entre fonds ISR et fonds non ISR prétextant que si une approche ISR est retenue au niveau d’une société de gestion, elle doit être déployée dans l’ensemble des fonds de cette société…

Je considère que l’ISR est un style de gestion au même titre que la gestion value ou la gestion growth.

Il y a une distinction à faire entre l’analyse extra-financière et le filtre ISR. L’analyse extra-financière, qui est une analyse complémentaire à l’analyse financière classique se doit d’être utilisée par l’ensemble des gérants d’une société qui revendiquent faire de l’ISR. Elle complète l’analyse fondamentale mais ne détermine pas l’éligibilité d’un titre en portefeuille.
En revanche, le filtre ISR qui implique de ne s’intéresser qu’aux meilleurs élèves en matière de responsabilité d’entreprise et de développement durable peut se pratiquer uniquement sur certains fonds, dits ISR.

Que pensez-vous du label d’Etat créé pour distinguer les fonds « véritablement » ISR ?

Le label d’Etat est un bon moyen d’aller sélectionner des fonds qui attestent d’un process robuste. Nous sommes d’ailleurs en cours de labellisation pour l’ensemble de nos fonds ISR. Ce label est un bon témoin même s’il ne garantit pas de la bonne qualité d’une gestion.

Au-delà de ce label d’Etat, vous avez entrepris des actions spécifiques pour améliorer la communication auprès des investisseurs avérés et potentiels des fonds ISR de DNCA…

Nous avons réfléchi à des indicateurs faciles d’accès dans le cadre de nos reportings. Ces derniers font dorénavant allusion aux domaines d’activité dans lesquels le fonds est investi, rendent compte de la matrice de risque responsabilité d’entreprise-opportunité développement durable, et font allusion le cas échéant aux controverses de droit humain et aux restructurations sociales lourdes qui existent. Nous avons également mis en place une newsletter pédagogique tous les trimestres focalisée sur un sujet clé de l’ISR.

Quels sont les travers à éviter lorsqu’on fait de l’ISR ?

Il faut faire attention à la course à la réglementation et à ce qui est infaisable. Le régulateur demande de multiples indicateurs d’impact sur un plan social, environnemental, sociétal. La réalité est que les informations dont nous disposons sont difficiles à collecter et à consolider. Parfois des chiffres sont sortis parce qu’il le faut mais ces chiffres ne signifient pas grand-chose.

Il faut ensuite faire attention à ne pas suborner les investisseurs en leur faisant croire que les sociétés dans lesquelles nous investissons sont des « pure player ». Nous avons le plus souvent affaire à des multinationales susceptibles de faire face un jour à une éventuelle controverse.
Chez DNCA, nous n’avons pas pour ambition d’investir dans des sociétés qui n’auront jamais aucun problème mais de minimiser les risques liés aux sociétés dans lesquelles nous investissons.

Vous arrive-t-il d’investir dans des pays émergents ?

Notre champ d’intervention est international. Nous sommes donc amenés à nous intéresser aux pays émergents. Le maitre mot est que lorsque nous ne détenons pas les informations requises pour se forger une conviction, nous n’investissons pas. A partir du moment où une société émergente s’exprime sur des aspects ISR, c’est qu’elle en tient compte dans son business model. Nous nous fions aux reportings effectués même s’ils ne sont pas aussi complets qu’en Europe.
Aujourd’hui nous avons des sociétés taiwanaises, chinoises, indiennes dans nos fonds ISR.

Nous n’avons pas d’exclusions strictes sur un plan géographique contrairement à ce que nous avons décidé de faire sur le front sectoriel en retirant le tabac, le charbon et les armes controversées dans les fonds ISR.

De combien de fonds se compose la gamme ISR de DNCA à ce jour ?

Notre gamme appelée DNCA Invest Beyond se compose d’un fonds global (DNCA Invest Beyond Global Leaders) et deux fonds européens (DNCA Invest Beyond Infrastructure & Transition et DNCA Beyond European Leaders). Ces trois fonds sont des conversions. Les gérants de ces fonds étaient déjà dans une certaine pratique de l’ISR en retenant des critères spécifiques liés à la santé, à la démographie, à l’énergie…

Nous souhaitons élargir nos thématiques d’investissement ISR début 2019 en nous positionnant par exemples sur les obligations, les sociétés très impactantes en matière de développement durable ou bien encore en offrant une orientation de gestion plus patrimoniale pour les clients particuliers qui ne souhaitent pas être uniquement exposés aux actions.

Il est intéressant de relever qu’un des fonds ISR est spécialisé dans le domaine des infrastructures. C’est probablement un des segments économiques le plus consommateur et le plus émetteur d’énergie…

Le fonds DNCA Invest Beyond Infrastructure & Transition a pour objet d’investir dans des infrastructures cotées qui répondent aux enjeux long terme de ces secteurs à fort impact. Ce fonds investit dans quatre secteurs principaux : les énergies, le transport, le bâtiment et les télécommunications. Pour chacun de ces secteurs, nous identifions les sociétés les mieux positionnées en matière de responsabilité d’entreprise et de développement durable selon notre analyse.

Est-ce que le même modèle propriétaire servira à l’analyse des valeurs pour le fonds obligataire envisagé ?

Absolument. Il n’y aura pas de distinction dans l’analyse entre la sphère obligataire et la sphère actions.

Que vous évoque le sujet ISR et performance financière ? D’aucuns indiquent qu’une gestion ISR est de nature à mettre à mal la performance d’un fonds ?

Dire que l’ISR délivre moins de performance car elle restreint le gérant dans son champ d’action ne fait pas sens. Un filtre ISR bien pratiqué est censé permettre la sélection de sociétés de meilleure qualité. Le couple rendement risque est de nature à s’en trouver de ce fait amélioré : la volatilité étant amoindrie en particulier dans les périodes de turbulences ; la croissance étant meilleure, tirée par une thématique porteuse.



Imen Hazgui

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