Espace International - News, articles, interviews et dossiers

Interview de Ophélie Mortier  : Responsable de la stratégie ISR chez Degroof Petercam Asset Management

Ophélie Mortier

Responsable de la stratégie ISR chez Degroof Petercam Asset Management

Notre approche ISR se veut se veut holistique, matérielle et dynamique

Publié le 13 Juin 2019

En quoi consiste le processus de gestion ISR de Degroof Petercam Asset Management ?
Un fil rouge existe pour toutes les stratégies ISR de Degroof Percam Asset Management qui se subdivise en trois engagements phares : la défense des droits fondamentaux (droits humains, droits du travail, prévention de la corruption, protection de l’environnement) ; le non financement d’activités ou de comportements de nature à affecter la réputation à moyen-long terme de nos investissements ; l’encouragement des meilleures pratiques et des solutions innovantes aux enjeux ESG.

Les deux premiers engagements répondent davantage à un impératif de maitrise des risques. Le troisième fait plus écho à un impératif de développement durable. Nous nous référons aux quatre grandes thématiques de l’investissement d’impact : changement et stabilité climatique, autonomisation (notamment des femmes), satisfaction des besoins fondamentaux (santé, nutrition …) et contribution à l’éducation. Nous nous intéressons à l’ensemble des opportunités que présentent les biens et services de l’entreprise au regard de ces thématiques.

Votre approche ISR se veut holistique, matérielle et dynamique...

Notre approche se veut holistique en ce que les trois dimensions ESG sont fondamentales. Les poids de ces dimensions peuvent éventuellement varier en fonction des secteurs et des défis propres aux sociétés.

Notre approche est par ailleurs matérielle et pragmatique en ce que les critères retenus sont palpables. Nous pouvons regarder si une société donnée a investi dans une fondation ou dans de la philanthropie mais cela n’est cependant pas pertinent pour apprécier la durabilité de la société dans le temps.

Enfin, notre approche est dynamique et évolutive en ce que depuis que nous nous intéressons à l’ISR, donc depuis plus de quinze ans, nous n’avons cessé d’être en alerte pour apporter des ajustements nécessaires à notre processus en fonction des nouveaux standards et paradigmes, des nouvelles normes réglementaires, des rapports non financiers des entreprises. Alors qu’auparavant nous étions dans une démarche d’exclusion et de best in class, nous sommes aujourd’hui davantage dans une démarche d’engagement et de dialogue.

De quelle manière se concrétise l’approche matérielle ?
L’approche matérielle peut s’intéresser par exemple à la dépendance d’une société aux énergies fossiles. Une hausse importante du prix du carbone ou un durcissement de la réglementation environnementale conduisant à interdire l’exploitation de réserves non conventionnelles car trop consommatrices de CO2 et de gaz à effet de serre peuvent avoir de sérieuses répercussions sur la valorisation d’une société trop dépendante.
Sur un plan social, nous sommes amenés à considérer entre autres l’ouverture de la politique de l’emploi à la diversité, à l’accessibilité, le risque d’insatisfaction du personnel, le risque de grèves répétées qui peuvent couter énormément à une entreprise.
Sur le front de la gouvernance, le focus peut être fait sur le manque d’indépendance du Conseil d’administration, l’incapacité de ce Conseil à challenger la stratégie et les décisions du comité de direction. Si nous prenons le temps d’analyser le cas emblématique de Volkswagen, la source du scandale est moins une problématique environnementale qu’une problématique de gouvernance. De même ce qui s’est passé autour de la banque Wells Fargo (falsification et création de faux comptes) est surtout lié au cumul des fonctions de président du Conseil d’administration et de Président directeur général.

Comment se matérialise le caractère dynamique de votre approche ?
Ce dynamisme se voit facilement dans le modèle propriétaire pays. Tous les six mois nous vérifions que nous prenons bien en compte toutes les problématiques. Une problématique que nous avons retiré est la signature du protocole de Kyoto remplacé par l’accord de Paris. Nous avons fait le choix de ne pas intégrer la signature de ce dernier accord parmi les critères d’éligibilité des titres car la grande majorité des pays de la planète ont indiqué leur adhésion. Ce n’était donc pas pour nous un facteur discriminant. En revanche, nous ferons attention à l’alignement des différentes mesures adoptées vis-à-vis des engagements pris.
Un débat avait porté sur la dimension immigration des pays développés eu égard à la stabilité sociale d’un pays et de l’évolution démographique de sa main d’œuvre. Nous avons fait appel à un expert de la question, François Gemenne, également professeur à Sciences Po Paris. Ce dernier nous a aidé à relativiser le sujet de la vague d’immigration en Europe bien moindre que l’immigration au sein même des régions et pays voisins. D’autre part, il nous a permis de prendre conscience de l’importance de revenus que la population émigrée peut représenter pour un pays d’origine et dès lors le risque potentiel pour la diversification saine de l’économie des pays émergents et donc leur durabilité moyen-long terme.

Avez-vous des exclusions strictes ?
Avant toute chose nous pensons que les exclusions ne font pas nécessairement avancer les situations. Les exclusions systématiques sont ainsi très limitées. Elles doivent alors être objectives et reposer sur des fondements crédibles.

Elles découlent essentiellement des triples engagements sur lesquels reposent notre stratégie ISR. Nous nous référons s’agissant de la défense des droits fondamentaux aux 10 principes du Pacte mondial des Nations Unies. Nous nous appuyons alors sur les recherches de nos deux fournisseurs d’informations en matière ESG : MSCI ESG Research et Sustainalytics. Tous les trimestres, nous dressons la liste des sociétés jugées non conformes à ce Pacte. Dans cette liste figurent notamment Volkswagen, Wells Fargo ou encore Royal Dutch Shell.

Sont également exclues de facto les sociétés dont l’activité est très controversée. Trois secteurs nous paraissent non finançables sous l’angle de l’investissement durable : l’armement (avec le secteur aérospatial et le secteur de la défense pour éviter toutes discussions), le tabac (ce qui vaut également pour la gestion traditionnelle de DPAM), la pornographie et les jeux du hasard.

Sont ensuite évincées les entreprises qui font l’objet de controverses environnementales, sociales ou de gouvernance sévères. Nous apprécions la fréquence, l’impact de ces controverses et les réponses apportées par l’entreprise pour corriger et prévenir ces dernières. Cinq degrés de controverses sont distingués. Les controverses de niveau 5 conduisent à une exclusion pure et dure. Les controverses de niveau 3 et 4 poussent à une analyse en profondeur. Une discussion est menée avec les fournisseurs de flux et les sociétés elles-mêmes. Les dossiers sont débattus dans le cadre de notre comité mensuel d’investissement responsable.
Nous avons ainsi été amenés à échanger sur le cas de la société Bayer il y a deux ans. La société faisait l’objet d’une controverse de niveau 4 en raison des effets secondaires de sa pilule Jasmine qui avait occasionné des décès. Après analyse minutieuse, nous avons décidé d’exclure Bayer non pas pour cette dernière controverse, mais pour un autre reproche concernant l’utilisation des néonicotinoides portant atteinte à la biodiversité. Les déboires qui ont fait suite à la fusion avec Mansanto ont conforté notre positionnement.

En ce qui concerne la dette émise par les Etats, nous avons deux niveaux d’exclusion formelle. S’agissant des pays émergents, nous avons décidé qu’il y avait un minimum démocratique à respecter. Nous nous référons alors à deux sources : l’ONG Freedom House qui chaque année classifie les Etats suivant trois catégories : libres, partiellement libres, non libres ; et l’Indice de Démocratie publié par l’Economist Intelligence Business Unit qui classe les pays suivant quatre catégories, la dernière étant celle des pays autoritaires. Un pays considéré comme non libre et autoritaire est automatiquement exclu de l’univers investissable de la dette émergente. C’est notamment le cas de la Chine, de la Russie, du Venezuela, des Emirats arabes unis, de la République du Congo...
En ce qui concerne les pays de l’OCDE, le paramètre retenu concerne la violation des droits internationaux reconnus par les différentes autorités publiques. Le seul pays au sein des 35 membres de l’OCDE qui ne répond pas à ce jour à cette condition est Israël.

Le critère des paradis fiscaux vous conduit il également à exclure des pays ou des sociétés de votre univers d’investissement ?

Non. La liste officielle des paradis fiscaux publiée par les Nations Unies est de plus en plus réduite. En outre, de multiples discussions portent sur ce qu’est réellement un paradis fiscal. Au regard de certaines structures d’entreprises qui jouissent d’avantages fiscaux, les Pays Bas ou la Belgique peuvent entrer dans ce champ. Cela fera dès lors advantage partie de l’analyse qualitative complémentaire.

Quid de la peine de mort ?
La peine de mort est incluse dans notre modèle d’évaluation. C’est une pénalité. Cependant c’est un critère peu matériel qui n’entraine pas à ce titre une exclusion directe de l’Etat.

A travers quels axes spécifiques est jaugée la responsabilité des entreprises ?
La responsabilité d’une entreprise est jaugée à travers les trois dimensions ESG dans l’ensemble de la chaine de valeur et en intégrant l’ensemble des parties prenantes.
Nous n’avons pas un nombre défini de critères. Toutefois, nous avons pour préoccupation d’en conserver un nombre raisonnable et restreint pour éviter une dilution du message que ces critères peuvent transmettre. Par exemple, sur les Etats, nous nous limitons à une soixantaine de critères répartis sur cinq dimensions. Nous revoyons nos modèles propriétaires d’appréciation tous les six mois en fonction de la publication de nouveaux indicateurs et rapports. Nous pouvons alors mettre l’accent sur des enjeux clés insuffisamment marqués dans les modèles.

Le processus de sélection ISR vaut-il pour toutes les classes d’actifs potentiellement investissables ?
Les critères d’appréciation ne sont pas les mêmes en fonction de la classe d’actifs. Certains critères sont communs comme la corruption, les droits humains, la séparation des pouvoirs, la conduite d’un audit indépendant.
Mais la durabilité d’un Etat ne va pas être évaluée de la même manière que la durabilité d’une entreprise. Pour ce qui est des Etats nous allons nous concentrer sur cinq grands piliers : la transparence et les valeurs démocratiques, l’environnement, l’éducation/innovation, l’économie (au sens durabilité), la population, l’accès à des soins de santé de qualité et la répartition de la richesse.

Avez-vous un système de scoring ?
Nous nous reposons partiellement sur la notation de nos pourvoyeurs de flux d’informations s’agissant des grandes capitalisations internationales évoluant dans de vastes secteurs traditionnels clairement identifiés.
Nous établissons nos propres scores en ce qui concerne les entreprises qui évoluent dans des secteurs spécifiques comme la biotechnologie, la nutrition, les soins de santé à domicile ou les petites valeurs en raison d’un déficit d’information ou d’un manque de pertinence des critères retenus.

La gouvernance d’entreprise, qui constitue un des premiers indicateurs de l’engagement, a un poids dominant dans notre analyse. L’aspect purement opportunité au regard de l’enjeu ESG est systématiquement considéré.

Ce score ne détermine pas à lui seul l’exclusion ou l’éligibilité d’une valeur. Il met surtout en avant les points forts et les points faibles de l’entité évaluée sur la même chaine de valeur d’une thématique précise.

L’analyse qualitative et également la prise en compte des améliorations en cours sont pour nous primordiales et surpassent tout score quantitatif qui ne transmet pas toute l’information pertinente et prospective concernant les véritables enjeux ESG.

Imen Hazgui

OK, tout accepter
Fermer