Le faible niveau des stocks de gaz en Europe accentue la pression économique et politique
par Balazs Koranyi
FRANCFORT, 17 septembre (Reuters) - Le retard pris par l'Europe dans le réapprovisionnement de ses réserves de gaz naturel, conjugué à ?des prix quasi records du diesel et d'autres produits pétroliers raffinés, a accentué les pressions qui pèsent sur les gouvernements, alors qu'ils s'efforcent de contenir le mécontentement de la population et la montée de l'extrême droite.
Le problème est ?particulièrement aigu en Allemagne, première économie européenne, où le parti "Alternative pour l?Allemagne" (AfD) a remporté les élections dans un Land la semaine dernière, grâce à un programme prônant la paix avec Moscou et le rétablissement des contrats de gaz russe à bas prix.
Une nouvelle percée de l?AfD lors des élections régionales de ce week-end dans le land de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale renforcerait la pression sur le chancelier conservateur Friedrich Merz, alors qu?il évalue ses options pour mettre en place des ?mesures coûteuses pour faire baisser les prix du carburant.
Les stocks de gaz européens, destinés à servir de tampon contre les chocs d?approvisionnement et de prix pendant les mois d?hiver où la demande est à son maximum, sont remplis à 69%, soit un niveau inférieur à la moyenne de 85% enregistrée ?à cette période au cours des cinq dernières années, selon l?organisme professionnel Gas Infrastructure Europe.
L?Allemagne et les Pays-Bas, qui ?détiennent à eux deux 35% de la capacité de stockage de l?UE, accusent un retard important, car les prix élevés de l?énergie, dus aux perturbations liées à la guerre menée par les États-Unis et ?Israël contre l?Iran, ont dissuadé les entreprises d?acheter et les gouvernements d?imposer des objectifs nationaux de stockage.
On estimait que la guerre contre l?Iran, qui a débuté fin février, prendrait rapidement fin, que les prix redescendraient et que les entreprises pourraient reconstituer leurs stocks du combustible le plus important d?Europe à des prix abordables, ont expliqué les analystes.
Ce pari semble de ?plus en plus hasardeux.
"Chaque mois où l?Europe retarde la reconstitution de ses stocks, la ?pression sur les prix s?accentue à l?approche de la période de pointe hivernale", a déclaré Jonathan Schroer, stratège chez UniCredit.
Par rapport au choc des prix de ?l?énergie survenu au moment où la Russie a lancé son invasion de l?Ukraine en 2022, ce qui avait poussé l?Europe à se sevrer du gaz russe et à mettre en place des politiques fixant des objectifs de stockage de gaz pour la saison hivernale, la situation économique est aujourd?hui, à certains égards, moins critique.
Les pays ont diversifié leurs sources d?énergie et un marché du travail moins dynamique a limité la capacité des salariés à exiger des hausses ?de salaires, ce qui a contribué à freiner ?l?inflation.
Les gouvernements, toutefois, continuent d?espérer un hiver clément et la Banque centrale européenne a relevé ses taux d?intérêt la semaine dernière, les décideurs politiques avertissant qu?elle pourrait devoir le ?faire à nouveau si les pressions sur les prix de l?énergie ne venaient pas à s?atténuer.
Les cours mondiaux du pétrole ayant dépassé les 100 dollars (87,13 euros) le baril en raison de la recrudescence du conflit au Moyen-Orient, les prix ?du carburant ont augmenté de 24% dans l?ensemble de l?UE par rapport à l?année précédente, tandis que ceux du diesel ont grimpé de 38%, en partie à cause des attaques menées par ?l?Ukraine contre les infrastructures énergétiques russes. Les coûts du kérosène ont quant à eux augmenté de plus de 100%.
L'indice de référence du gaz s'échange à 81 ?euros par mégawattheure (MWh), soit une hausse de 150% sur ?un an et un niveau supérieur aux prévisions "défavorables" de la BCE, les risques penchant vers des chiffres encore plus élevés.
Selon les conditions météorologiques, Morgan Stanley prévoit qu?il pourrait même atteindre 100 euros/MWh. "Compter sur la météo pour garantir la ?sécurité d?approvisionnement est un pari risqué", ont déclaré ses analystes.
D'autres analystes ont souligné que le risque réside dans la diminution ?des capacités de stockage et le maintien des prix à un niveau élevé.
"Je peux imaginer que, même lors d?un hiver froid normal, sans qu?il soit particulièrement rigoureux, les stocks soient très fortement épuisés", a déclaré Jack Sharples, de l?Oxford Institute of Energy Studies. Reconstituer ?les stocks en 2027 par le biais d?importations pourrait entraîner un resserrement des marchés du gaz naturel liquéfié pendant plusieurs mois par la suite.
LES CHOCS GAZIERS PEUVENT ÊTRE PARTICULIÈREMENT PERSISTANTS
Une étude de la Banque d?Italie publiée en juin a révélé que, tandis que les chocs pétroliers ont tendance à entraîner une inflation de courte durée, les chocs gaziers génèrent des effets plus marqués et bien plus persistants qui se répercutent sur l?inflation sous-jacente, celle que ?la BCE surveille de plus près.
C?est pourquoi les investisseurs financiers estiment que la BCE sera contrainte de relever ses taux d?intérêt à trois ou quatre reprises supplémentaires, jusqu?à un niveau qui restreindra sensiblement la croissance économique, les coûts d?emprunt plus élevés freinant les dépenses de consommation et décourageant les investissements.
"Mon attention se porte désormais moins sur les prix du pétrole et des carburants, mais de plus en plus sur ceux du gaz et de l?électricité", a déclaré Peter Kazimir, membre du comité de politique monétaire de la BCE.
Selon les économistes, les secteurs les plus vulnérables devraient être ceux des compagnies aériennes, de la chimie, de l?automobile et des matériaux de construction, tandis que les entreprises énergétiques, les services publics et les banques devraient en sortir gagnants, même si la hausse des taux d?intérêt tend à freiner la croissance des prêts.
(Leigh Thomas à Paris, Giuseppe Fonte à Rome et Maria Martinez à Berlin; ?Avec la contribution de Nora Buli à Oslo, Version française Matthieu Huchet)