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Interview de Benjamin Carton : Economiste au Cepii, professeur à  l'ENSAE, à l'Institut Catholique de Paris et à Sciences-po

Benjamin Carton

Economiste au Cepii, professeur à l'ENSAE, à l'Institut Catholique de Paris et à Sciences-po

Je ne m'attends pas à une tendance haussière de l'euro pour cette année

Publié le 06 Février 2013

Pensez-vous que nous connaissons à l’heure actuelle une guerre des monnaies ?
L’expression guerre des monnaies a été lancée par le ministre des finances mexicain il y a de cela trois ans. L’expression était alors avant tout polémique. Il me parait discutable de l’utiliser en tant que telle.

Nous ne sommes pas du tout à mon sens dans une guerre des monnaies. Tous les pays développés-Etats-Unis, Japon, Royaume-Uni, pays d’Europe-recherchent désespérément de la croissance. N’ayant pas de moteurs internes-la consommation et l’investissement étant très faibles-ils sont fortement incités à rechercher des stimuli externes-autrement dit de plus fortes exportations. Une manière d’y parvenir, rapidement, à moindre coût est alors de dévaluer la monnaie.

Nous avons donc l’impression, à première vue, qu’il y a une course à la dévaluation. Cette politique est conduite au détriment des partenaires, tout le monde ne pouvant pas dévaluer en même temps.

Ceci dit, il me semble que les pays sont davantage en quête de croissance interne que de croissance externe. Pour ce faire, trois options sont envisageables. En premier lieu, l’adoption de réformes structurelles. C’est la position de l’Allemagne qui recommande le renforcement de la productivité, la flexibilisation du marché du travail…
En second lieu, une politique budgétaire modérée consistant à étaler et à retarder les ajustements. C’est le point de vue de la France, du FMI…
Enfin, une troisième hypothèse est de s’appuyer sur la politique monétaire. Les taux directeurs étant proches de 0, l’idée est alors de faire appel à des méthodes quantitatives, comme des achats massifs de titres sur les marchés financiers par la Banque centrale. Cette politique d’assouplissement quantitatif est actuellement grandement pratiquée par la Réserve fédérale américaine.

Elle a été annoncée à la fin de l’année dernière par le gouvernement japonais. Il n’est cependant pas évident que la Banque centrale du Japon suive à la lettre les prescriptions du gouvernement.

Que voulez-vous dire ?

La Banque centrale du Japon monétaire est encore indépendante.
Certes le nouveau premier ministre japonais a incité l’institution à relever son objectif d’inflation et à mener à une politique quantitative plus agressive.
Dans le passé, la Banque centrale du Japon a cependant toujours été hésitante à augmenter massivement son bilan. Même au cours de la pire période de la crise japonaise, entre 1997 et 2001, la Banque du Japon avait fait des politiques quantitatives mais d’un montant bien plus faible que ce qui avait été fait aux Etats-Unis depuis 2008.
D’ailleurs, refusant de remettre en cause la doctrine de l’institution, le gouverneur de la Banque centrale du Japon a indiqué ce jour, qu’il envisageait de quitter son poste trois semaines avant la dette d’expiration qui est le 8 avril.
L’opportunisme politique a pesé moins dans la balance que l’idéologie. La position monétaire du Japon l’a emporté sur la préoccupation de carrière de l’actuel gouverneur.

Vous attendez-vous à un relatif immobilisme de la Banque centrale du Japon ?
A vrai dire, je n’établie pas de scénario. Je suis surtout dans l’analyse des situations.
Ce que je peux affirmer c’est qu’il ne faut pas prendre pour argent comptant le fait que la Banque centrale du Japon va s’aventurer dorénavant dans une politique monétaire très expansionniste.

Comment considérez-vous le fait que BCE ne soit pas entrée dans cette compétition des politiques quantitatives massives ?

Une interrogation est sous- jacente à la passivité de la BCE. Celle-ci se justifie-t-elle par le fait que la BCE ne souhaite pas intervenir ou par le fait qu’elle ne peut pas le faire ?
Aujourd’hui la BCE est attachée à une forme de dogme monétariste. Elle s’efforce d’éviter d’acheter des titres publics sur le marché pour des montants trop importants.
Ceci étant, depuis le début de la crise financière en 2008, la BCE a déjà fortement inondé le marché de liquidité en octroyant aux banques européennes des prêts à des conditions très avantages. Celles-ci regorgent à présent de liquidité.
Il n’est pas dit qu’en imitant la Fed, en doublant son bilan, la BCE puisse véritablement changer la donne sur la situation monétaire et financière de la zone euro.
Il me semble que la BCE est d’avis qu’elle a déjà fait tout ce qu’elle pouvait faire et qu’aller au-delà ne servirait à rien.

Pourquoi, selon vous, l’euro est-il monté ?
L’annonce de Mario Draghi sur les interventions possibles de la Banque centrale en cas d’accentuation de la crise de la dette, en d’autres mots les opérations éventuelles de rachat des titres de dette des pays de la zone euro en difficulté ont donné l’impression-à tort ou à raison- aux investisseurs que l’euro était très proche d’être sauvé.
Les avancées concernant l’intégration de la gouvernance dans la zone euro, avec notamment l’union bancaire, ont renforcé ce sentiment.
Le danger ayant été réduit, l’euro est monté de manière naturelle à un niveau structurel, autour de 1.30-1.35.

Certains avancent que la poursuite et /ou l’intensification des politiques d’assouplissement des autres grandes banques centrales pourraient conduire à une plus importante appréciation de l’euro. Une parité euro-dollar de 1,45 est même escomptée pour la fin de l’année ?
Il n’est pas du tout évident que plus d’assouplissement des politiques monétaires aient quelques effets sur les marchés, en particulier sur la parité euro dollar.
Ce qui pourrait conduire à une plus forte appréciation de l’euro, ce serait que l’abondante liquidité injectée par la Fed conduise les institutions financières américaines à se positionner lourdement sur les actifs risqués comme les actions ou les devises, et donc sur l’euro contre dollar.
Des signes paraissent aller dans ce sens. Les actions ont fortement progressé mais les paris sont essentiellement spéculatifs. Ils ne sont pas durables.

Je suis d’avis que les fondamentaux finiront par reprendre le dessus. Le taux de croissance dans la zone euro est prévu pour cette année proche de 0, si ce n’est en territoire négatif.
Il suffirait d’avoir deux mois successifs de statistiques économiques mauvaises sur l’Allemagne pour voir une rechute de l’euro. Nous sommes très proches de ce scénario.

Il y a eu une bulle sur les monnaies par le passé, sur le dollar dans les années 80. Cette bulle a été alimentée par les taux d’intérêt américains relativement élevés. Actuellement, les taux d’intérêt se situent à un plus bas historique dans la zone euro.

La création d’une bulle parait plus vraisemblable sur les marchés émergents.

Vous ne vous attendez donc pas à une tendance haussière de l’euro ?

Non. Depuis six ans, l’euro dollar s’est toujours estimé entre 1.30 et 1.35. Si l’on s’en éloigne beaucoup, on a tendance à revenir vers cette fourchette. Lorsque l’on y est, il n’y a pas de raison de penser que l’on va s’en écarter.

Propos recueillis par Imen Hazgui