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Interview de Antoine  Brunet  : Président d'AB Marchés, Coauteur avec Jean-Paul Guichard de 'La visée hégémonique de la Chine'

Antoine Brunet

Président d'AB Marchés, Coauteur avec Jean-Paul Guichard de 'La visée hégémonique de la Chine'

Une baisse du cours de l'or en dessous de 1000 dollars l'once constituerait une victoire pour les Etats-Unis contre la Chine

Publié le 05 Août 2015

Quel regard portez-vous sur l’accélération de la baisse du cours de l’or de ces dernières semaines ?
La forte ascension de l’or jusqu’en 2011 avait été alimentée par de multiples déclarations à partir de 2005 de la Russie, de la Chine et même de pays comme l’Argentine et l’Afrique du sud ayant pour objet un dénigrement du statut du dollar américain en tant que monnaie du monde. Cette campagne de diffamation a été confortée après 2008 par les troubles observés au sein du système économique et financier américain. A ce moment, de nombreux investisseurs privés, y compris occidentaux, ont relayé l’idée véhiculée par la Chine et la Russie et se sont plus massivement positionnés sur l’or au point d’amener le cours de la matière première à atteindre un pic de 1900 dollars en 2011.

A partir de mars 2013, les autorités américaines ont multiplié les initiatives pour contrer les manœuvres de la Chine. En particulier, la banque d’investissement Goldman Sachs qui paraissait jouer le jeu de la Chine en étant haussière sur l’or a soudainement signalé qu’elle était désormais devenue baissière sur le prix du métal jaune. En avril 2013, l’ancien président de la Réserve fédérale américaine, Ben Bernanke a, par ailleurs, subitement annoncé qu’il allait mettre fin au programme de quantitative easing, ce qui s’est concrétisé en novembre 2013.

Les contre-initiatives américaines l’auraient ainsi emporté sur la communication de la Chine s’agissant du cours de l’or ?

Tel est effectivement mon avis.

La tactique des Etats-Unis s’est poursuivie avec l’annonce faite par la Fed en septembre 2014 de sa volonté de remonter son taux directeur pour la première fois depuis 2006. Jusque là, rien n’a encore été fait. Toutefois la simple indication du projet de la Fed a contribué à une appréciation significative du dollar avec en parallèle une dépréciation considérable de l’once d’or.

Afin de conserver une certaine crédibilité vous pensez que la Fed va relever son taux directeur en septembre…

C’est ce sur quoi je table. La Fed devrait relever ses taux directeurs de 0,25% le mois prochain. Cette action devrait avoir pour conséquence de faire descendre le cours de l’or en dessous de 1000 dollars l’once. Ce serait alors une victoire pour les Etats-Unis.

Qu’est ce qui vous amène à avancer un tel calendrier ?

Divers arguments, parmi lequel une déclaration de M.Lockhart ce mercredi, gouverneur réputé très « dovish » de la Fed, qui a soudainement changé d'avis pour se déclarer favorable à une hausse du taux de la Fed en septembre. En conséquence directe, le rendement Treasury 2 ans a monté et Wall Street a fait la grimace (deux signes que cette déclaration Lockhart est jugée significative).
En conséquence indirecte (recherchée par Washington), le dollar a monté contre euro et surtout l'or a baissé à 1.087 dollars l'once.

Cette baisse du cours de l’or a tout de même pour conséquence une mise à mal de nombreux grands producteurs miniers américains ?
C’est un prix à payer face à l’enjeu géostratégique qui existe pour Washington. De la même manière nous pouvons admettre que la vive appréciation du dollar américain a affecté de multiples entreprises américaines exportatrices. Ces contrecoups sont inévitables pour préserver le statut du dollar comme monnaie du monde.
Ces sacrifices ont toutefois vocation à être momentanés, et sont largement compensé par les cadeaux que la Fed a accordés aux entreprises américaines en orchestrant un très vif rallye de la Bourse américaine entre 2009 et 2014.

Selon vous, ce qui prime pour les autorités politiques américaines c’est l’échéance d’octobre, où seront ouvertes les négociations au sein du Fonds monétaire international pour déterminer les monnaies qui serviront à définir le DTS et leur poids respectif dans le panier...

Si les Etats-Unis parviennent à démontrer qu’ils sont revenus à une situation plus normale de retour de la croissance, avec une politique monétaire moins accommodante, un dollar fort et un cours d’or faible, le contexte sera très favorable à la diplomatie américaine ce d’autant plus face à un essoufflement plus prononcé de la dynamique économique chinoise et à un effondrement de la Bourse chinoise.

Dans ce contexte de quelle manière analysez-vous l’annonce faite par la Banque centrale de Chine sur l’état de ses réserves d’or ? D’aucuns mettent en avant le fait que cette annonce ne reflète pas la réalité.

La Chine n’avait à mon sens pas d’intérêt de sous évaluer l’état réel de ses réserves d’or, bien au contraire. Ce qui est plausible, c’est qu’une partie de l’or détenue par la Chine se trouve entre les mains des ménages chinois. Le gouvernement central et la Banque centrale de Chine avaient encouragé la population à se porter acquéreuse d’or à l’instar (ainsi qu’elles le firent aussi à l’égard de la bourse de Shanghai à compter de fin 2014). D’une certaine manière le fort repli du cours de l’or fait également souffrir les épargnants chinois qui ont fait le choix d’investir dans la matière première.

Vous attendez-vous à une poursuite du recul du cours de l’or ?

Je pense clairement que le cours de l’or pourrait tomber en dessous de 1000 dollars l’once d’ici octobre, autour de 950 dollars.

Ne croyez-vous pas que la Chine pourrait intervenir pour soutenir le cours de l’or ?

Cela parait difficile. Les réserves de change de la Chine ont diminué depuis quatre trimestres consécutifs. Le pays a tenté d’intervenir à l’été 2013 pour porter à la hausse le cours de l’or. La matière première a récupéré 15% de sa valeur. Mais cela a vite tourné court.

Peut-on établir une corrélation entre l’accélération de la tendance baissière de l’or et la chute de la Bourse locale chinoise ? Le timing de ces deux évènements semble coïncider…

Il n’est pas exclu que les institutions privées américaines aient joué un rôle dans la dégringolade de la Bourse de Shanghai. Cela reste tout de même à démontrer.

Il faudra selon vous que s’écoule beaucoup de temps avant que ne revienne une euphorie sur l’or ?

C’est ce que je pense en effet. Il est intéressant de noter à cet égard, que ce qui a joué le rôle de valeur refuge face à l’accentuation du risque lié au dossier grec, ce n’est pas l’or mais les obligations souveraines, en particulier le Bund à dix ans, en dépit du risque de pertes en capital pour les porteurs.

Propos recueillis par Imen Hazgui