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Interview de Emmanuel Painchault : Gérant actions, spécialisé sur les matières premières chez Edmond de Rothschild Asset Management

Emmanuel Painchault

Gérant actions, spécialisé sur les matières premières chez Edmond de Rothschild Asset Management

Pétrole : pourquoi le baril ne passera pas en dessous de 45 dollars ?

Publié le 27 Mars 2017

Le cours du Brent a perdu plus de 9% de sa valeur en un mois. Quelle regard portez-vous sur ce mouvement ?
Il est intéressant de relever que depuis l’accord d’Alger signé en novembre par les membres de l’OPEP et d’autres pays extérieurs, nous avons eu une absence totale de volatilité sur le marché. Il y avait un important consensus reflété dans un positionnement des traders très acheteur.
N’observant pas un net impact de la baisse de production liée à cet accord depuis janvier, le marché s’est impatienté. Sur la base des seules données disponibles, essentiellement les statistiques hebdomadaires des stocks pétroliers aux Etats-Unis, les traders ont décidé de déboucler leurs positions.

De quelle manière appréciez-vous les craintes entourant le niveau des stocks de pétrole brut aux Etats-Unis ?

Ces stocks ont certes augmenté en janvier et février à un niveau record. Mais la situation aux Etats-Unis n’est pas la situation mondiale. Par ailleurs la hausse des stocks outre Atlantique trouve son origine dans des facteurs conjoncturels. Tout d’abord l’arrivée des tankers partis du Golfe Persique à la fin de l’année dernière. Ensuite, la nette recrudescence depuis fin septembre de la production de pétrole de schiste (+ 300 000 barils par jour). Enfin, les raffineries américaines ont décidé de commencer cette année leur maintenance plus tôt que d’habitude, dès février. Produisant moins de produits pétroliers, ces raffineries ont consommé moins de pétrole brut.
Dans la mesure où nous devrions avoir une baisse des importations, et un plus grand fonctionnement des raffineries, mathématiquement les stocks de pétrole brut aux Etats-Unis devraient s’amoindrir dans les semaines à venir.

Quels autres facteurs ont selon vous contribué à la vive correction du cours du Brent ?
Parallèlement à cette hausse des stocks américains, nous avons eu des déclarations de l’OPEP et de ses membres selon lesquelles il n’était pas encore certain que l’accord serait reconduit six mois supplémentaires.
Le recul du prix du baril a, par ailleurs, été amplifié par le débouclement des positions longues tenues sur le marché. Le nombre de contrats a diminué de 20% sur la semaine. C’est une variation record.

Selon vous, cette correction a permis un certain assainissement du marché ?

Avec la baisse des positions longues, nous avons eu une augmentation des positions short. Le net des positions acheteuses se situe à un plus bas niveau sur un an.
En cela, nous pouvons considérer que le marché s’est assaini. Cela limite le potentiel de baisse supplémentaire par rapport au niveau actuel de 50 dollars.

De quelle ampleur pourrait être ce potentiel de baisse supplémentaire ?

Sous l’impulsion de la réaction des traders, les mouvements peuvent toujours s’avérer important. A présent, la question est davantage de savoir quel prix est tenable. Nous pouvons très bien avoir une forte correction pendant quelques jours avec un rééquilibrage derrière. Je ne crois pas à une correction durable.

Le marché semble faire pression sur l’OPEP pour qu’elle s’engage à prolonger la baisse de la production… Quel est votre sentiment sur le sujet ? Pensez-vous que le cartel va céder ?
A mon sens, l’OPEP n’a pas encore suffisamment de visibilité sur la nécessité de reconduire effectivement l’accord signé à la fin de l’année dernière. Ce serait d’ailleurs une erreur des pays l’OPEP de signaler dès à présent qu’ils envisagent de prolonger leur accord. Cela enverrait le message qu’ils continueront à contraindre l’offre de leur côté, et qu’ils permettent aux producteurs de schiste de poursuivre leur pleine activité.
La persistance des doutes empêche ces producteurs d’appuyer sur la pédale d’accélération.

Quels indicateurs sont clés à suivre pour se forger un sentiment sur le sujet ?

Ce qui est le plus important à suivre, c’est le niveau des stocks à l’échelle mondiale. Mais le problème est que nous avons sur ce dernier niveau des données décalées. Les derniers communiqués il y a une semaine concernent fin janvier.
Nous devrions voir un peu plus clair sur l’état de ces stocks au mois de mai. A ce moment-là, les données seront publiées sur le niveau évaluée pour la fin du mois de mars.

A ce jour, nous sommes encore loin du niveau avancé par le ministre de pétrole saoudien qui est la moyenne de ces cinq dernières années.
Ceci étant, sur les premiers chiffres parus en janvier et février, le taux de respect des quotas de production par les pays signataires de l’accord de l’OPEP est très élevé, historique, ce qui contribue à une contraction de l’offre.
Par ailleurs, un accroissement de la demande a vocation à se dessiner sur fond d’une confirmation de la reprise économique. Au final, le niveau des stocks de pétrole au niveau mondial pourrait suffisamment descendre pour ne pas inciter l’OPEP a reconduire son accord.

Quid du nombre de foreuses et de DUC (puits forés mais inachevés) aux Etats-Unis, est-ce des variables à considérer de près ?

Ce sont des indicateurs secondaires.
Les sociétés ont toujours un nombre de DUC incompressible. Plus la production augmente plus ce nombre de DUC est naturellement important.
Le nombre de foreuses est à surveiller mais je ne m’attends pas à une explosion. Nous ne reviendrons vraisemblablement pas sur les niveaux du passé dès lors qu’il est possible de produire plus de pétrole avec moins de foreuses.

Peut-on supputer que nous serons fixés sur la décision de l’OPEP à l’approche de sa réunion programmée en mai ?

Vraisemblablement. Nous pouvons penser que le -cartel se prononcera à ce moment-là sur le prolongement de l’accord.

Quelle évolution escomptez-vous pour le marché dans les mois à venir ?

Le marché devrait demeurer empreint d’une certaine volatilité d’ici à ce que l’on ait plus de visibilité sur la décision de l’OPEP. Des variations du cours du pétrole seront constatés au gré des statistiques sur les stocks pétroliers aux Etats-Unis, et sur la production pétrolière dans les pays de l’OPEP.

Dans quelle bande de fluctuations voyez-vous ces variations ?

Une fluctuation du cours du pétrole entre 50 et 60 dollars parait satisfaisante pour tout le monde. Un prix en dessous de 50 pénalise à la fois la rentabilité des producteurs pétroliers internationaux, et les finances publiques des pays de l’OPEP. Un prix au-dessus de 60 dollars encourage un fort développement du pétrole de schiste.
Grâce à la baisse drastique du coût de production, le pétrole de schiste est plus rentable à 55 dollars aujourd’hui qu’il ne l’était par le passé à 90 dollars. La marge a considérablement progressé.

Vous excluez un cours en dessous de 45 dollars ?

Sur la base de ce que nous pouvons raisonnablement anticiper, je ne vois pas le baril passer en dessous de 45 dollars. Mais nous ne pouvons pas écarter toute influence négative de nouvelles informations dont nous n’avons pas connaissance aujourd’hui.

D’aucuns mettent en doute la dynamique de la production du pétrole de schiste aux Etats-Unis en raison du renchérissement du coût de production. Qu’en pensez-vous ?

La baisse des coûts de production pour les opérateurs de schiste américains trouve son origine dans les innovations technologiques, la hausse de la productivité et la diminution des coûts de services pétroliers. Devant une pénurie de main d’œuvre, ces coûts de services ont vocation à augmenter. Une inflation des coûts n’est pas à exclure.
Pour autant, la production de pétrole de schiste devrait demeurer abondante.

Les analystes prévoient une progression des profits pour le secteur pétrolier en Europe de 70% cette année. Cela vous parait-il réalisable ?

La moyenne des prix du pétrole l’année dernière est de 44 dollars. Si cette année cette moyenne remonte à 55 dollars, cela fera un gain de 25%. De ce fait, nous avons un levier sur les résultats des sociétés du secteur très important. Un rebond des profits de 70% parait donc plausible.

Cette hausse des profits est-elle déjà intégrée dans la valorisation du secteur ?

Je ne le pense pas. Nous avons eu un rebond l’année dernière sur un niveau de valorisation fin 2015 historiquement bas. Depuis le début de l’année, la variation du secteur est atone. Les investisseurs sont passés d’une position très sous exposée à une position un peu moins sous exposée voire neutre. Nous n’observons pas une position de forte surexposition. Il n’y a pas de suranticipation.
Dit autrement, le marché ne joue même pas une stabilisation des prix à 55 dollars. Il continue à se poser des questions sur l’attitude à venir de l’OPEP.
Avec une moyenne de prix à 55 dollars, et un rebond des profits de 70%, le secteur pétrolier devrait surperformer le marché cette année.

En quoi consiste votre positionnement sur le secteur en ce moment ?

Nous investissons dans les sociétés d’exploration production, essentiellement aux Etats-Unis et sur quelques sociétés de services pétrolier dans l’attente d’un retour d’activité comme Anadarko, EOG, Pioneer, Halliburton, Patterson. Nous sommes également sur certaines majors, plus diversifiées donc plus stables, comme Total.

Pour certains observateurs, les producteurs de pétrole conventionnel devraient être les grands perdants de la coexistence du pétrole des pays de l’OPEP et des producteurs de schiste. Qu’en pensez-vous ?

Je ne suis pas de cet avis. La production du pétrole de schiste atteint 5 millions de barils par jour. Sur un total de 94 millions de barils, le pétrole conventionnel continue à représenter la part majoritaire. Nous avons besoin des deux.
Le problème des producteurs de pétrole de schiste c’est qu’ils ont tendance à investir énormément autant que leurs cash flows. Si on a une forte croissance, on n’a pas d’espoir à avoir à moyen terme une forte génération de free cash flow, et une capacité à payer des dividendes, contrairement aux producteurs de pétrole conventionnel.

Propos recueillis par Imen Hazgui

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