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Interview de Francis  Perrin : Chercheur associé à l'OCP Policy Center

Francis Perrin

Chercheur associé à l'OCP Policy Center

Pétrole : la correction est excessive au regard des déterminants du marché

Publié le 28 Mars 2017

Le cours du Brent a perdu plus de 9% de sa valeur en un mois. Quelle regard portez-vous sur ce mouvement ?
Je trouve cette correction excessive au regard de l’analyse des déterminants du marché du pétrole.
Elle s’explique à mon sens par quatre principales considérations. La première est liée à la hausse des stocks de pétrole brut aux Etats-Unis à 533 millions de barils, un record historique. Selon le département de l’énergie, l’augmentation est de 5 millions de barils sur la semaine du 13 mars et de 31,6 millions de barils sur une année glissante. Ces données ont beaucoup impressionné les investisseurs.
Le deuxième facteur explicatif de la correction est relatif à la relance de la dynamique de la production pétrolière aux Etats-Unis. Le département de l’énergie prévoit une production moyenne de brut pour cette année de 9,2 millions de barils par jour contre 8,9 millions en 2016.
Le troisième élément qui a pesé est l’accord de l’OPEP du 30 novembre 2016 qui prévoit une baisse de production de 1,2 million de barils par jour pour le premier semestre 2017. Celui-ci, entré en vigueur le 1er janvier, a été très bien respecté sur les deux premiers mois de l’année. Si l’Arabie Saoudite en particulier a fait plus que se conformer à son quota, d’autres pays membres se sont montrés moins scrupuleux. Un doute a émergé de cette situation sur la volonté de l’Arabie Saoudite de continuer à limiter sa production. Par ailleurs, une interrogation porte sur la durée de cet accord. Prévu initialement pour six mois, la question se pose de savoir s’il sera appliqué sur l’ensemble de l’année.
Enfin le quatrième et dernier paramètre qui a poussé les investisseurs à déboucler quelque peu leurs positions acheteuses porte sur la politique budgétaire de Trump. Le nouveau président a pour ambition une hausse massive des dépenses en infrastructures et une réduction drastique des impôts pour stimuler la croissance américaine, ce qui devrait déboucher sur un surcroît de consommation de pétrole. Le marché doute cependant de la capacité de l’administration au pouvoir de faire passer les réformes requises auprès du Congrès.

Qu’est-ce qui vous pousse à estimer que cette correction est exagérée ?

Si on élargit la vision et que l’on considère les stocks pétroliers dans leur ensemble, on remarque que les stocks d’essence et de distillats aux Etats-Unis sont en diminution.
Qui plus est, la reprise de la production pétrolière américaine envisagée par le département de l’énergie est modérée. Ce même département prévoit, par ailleurs, un accroissement de la demande de pétrole de ce pays.
S’agissant de l’accord de l’OPEP, le taux de respect de plus de 90% est à saluer sur un plan historique.

L’ensemble de ces facteurs amène à penser que le déséquilibre offre-demande qui plombe le marché depuis 2014 est en train de se résorber.
Si les pays de l’OPEP continuent à respecter rigoureusement les quotas fixés dans l’accord de novembre, il n’est pas exclu que le rééquilibrage du marché soit effectif à compter de la fin du premier semestre. Et, dans ce cas, les stocks au niveau mondial pourraient commencer à fléchir.

Pour certains, l’importance des stocks aux Etats-Unis est également à relativiser eu égard à des facteurs conjoncturels : une arrivée massive d’importations, une maintenance plus tôt que prévue des raffineries ?

Ces éléments me paraissent pertinents et devraient certainement entrer en compte dans l’analyse. Ceci étant, il est dans l’habitude du marché de réagir instantanément sur une nouvelle information communiquée sans forcément appréhender la problématique dans son ensemble.

Une nuance serait également à apporter à la dynamique de la production pétrolière outre Atlantique, les opérateurs étant confrontés à une hausse de leur coût de production ?

Selon les projections du département de l’énergie, la hausse de la production de pétrole brut aux Etats-Unis devrait rester modeste en 2017.
Ceci étant, une autre donnée importante est la production de liquides des Etats-Unis. Elle passerait de 14,8 millions de barils par jour en 2016 à 15,4 millions de barils par jour en 2017. Cela représente une hausse en moyenne annuelle de 600 000 barils par jour. C’est très significatif.

Qu’escomptez-vous au sujet de l’accord de l’OPEP ?

A mon sens, il serait astucieux que l’OPEP n’attende pas la fin du premier semestre pour annoncer une reconduite de son accord. Certes, en tant qu’organisation intergouvernementale, l’OPEP a des règles de fonctionnement très précises. La décision de prolongement de l’accord ne peut être actée qu’à l’issue de la conférence interministérielle de Vienne le 25 mai.
Pour autant, les membres de l'organisation pourraient lancer des signaux au marché à travers des déclarations adaptées.

Une métrique a été avancée par le ministre de pétrole saoudien pour jauger de la nécessité de reconduire cet accord : le niveau des stocks de pétrole brut au niveau mondial comparativement à la moyenne de ces cinq dernières années ? Qu’en pensez-vous ?

La décision de l’OPEP ne sera pas prise sur la base d'un seul chiffre. L’accord ne sera pas reconduit simplement parce que le niveau des stocks est supérieur à la moyenne de ces cinq dernières années. Assurément d’autres paramètres seront considérés pour une analyse plus fine comme l’évolution de la demande pétrolière, de l’offre pétrolière, des capacités de production, l’état des investissements, le respect des quotas de production par les pays membres et non membres de l’OPEP et les anticipations de marché.

Quel sentiment avez-vous présentement au sujet de la reconduite de l’accord de l’OPEP ?
Il serait prudent de dire qu’à ce stade nous n’avons pas suffisamment d’informations. L’accord de l’OPEP n’est en vigueur que depuis trois mois. Il reste trois mois supplémentaires. Nous ne sommes qu’à la moitié du chemin.
La position de l’Arabie Saoudite est claire. Elle ne veut pas être seule à assumer le fardeau et souhaite que les autres pays signataires assument leur part de responsabilité dans la régulation du marché pétrolier. Il n’est pas possible de savoir à l’avance quel comportement adopteront ces autres pays.
Ce que nous pouvons raisonnablement admettre c’est que, si les pays OPEP et non OPEP appliquent de manière satisfaisante l’accord et si la réaction du marché en termes de prix est jugée insuffisante, il est très probable que l’accord soit reconduit.

En quoi la normalisation de la politique monétaire de la Fed pourrait-elle influencer le cours du baril ?

Indéniablement cette dimension monétaire est à prendre en compte. La politique de la Fed pourrait avoir un impact baissier sur le cours du baril pour deux raisons. L’augmentation du taux d’intérêt peut être perçue comme un facteur potentiellement négatif pour la croissance américaine. En outre, le relèvement des taux peut renforcer le dollar par rapport aux autres grandes devises. Or il existe une corrélation inverse entre l’évolution du billet vert et celle du baril.

D’aucuns avancent une fourchette de fluctuation pour le cours du pétrole entre 50 dollars et 60 dollars. Qu’en pensez-vous ?

Avancer une fourchette pour le prix du baril est très hasardeux. Certains mouvements du marché dans un passé récent ont été très surprenants.
Ceci étant dit, en considérant les éléments connus, la fourchette $50/60 pour 2017 a du sens. En dessous de $50, de nombreux pays producteurs de pétrole seraient durement affectés, sans compter les producteurs de schiste aux Etats-Unis. On peut supposer que la contraction de la production américaine, associée à une éventuelle intervention des pays de l’OPEP sur leur production, permettrait un ajustement du cours du baril à la hausse.
D’un autre côté, l’analyse des informations actuellement disponibles sur l’offre ne conduit pas à présager d’un prix du baril durablement au-dessus de $60 cette année.

Vous parait-il pertinent de se positionner aujourd’hui sur le secteur pétrolier ?

Il y a une relation étroite entre la variation des bénéfices des entreprises et le niveau du cours du baril. Une large part des profits des compagnies pétrolières vient de l’amont, c'est-à-dire l’exploration, le développement et la production de pétrole et de gaz naturel. Il y a une corrélation étroite entre la rentabilité de ces activités en amont et le prix du pétrole. Si on fait l’hypothèse que le cours du baril s’inscrira dans une fourchette entre 50 et 60 dollars cette année, les bénéfices des sociétés devraient progresser. On devrait également assister à une relance des investissements après deux années de chute en 2015 et 2016.
En conséquence, il apparaît intéressant de se positionner sur le secteur cette année, sa performance étant grandement susceptible d’être supérieure à celle enregistrée ces deux dernières années. Cependant, s'il existe, le potentiel de revalorisation est limité par le redressement spectaculaire observé à la fin de l’année dernière.

Quels acteurs seraient en mesure de tirer davantage leur épingle du jeu ? Les sociétés de services pétroliers ?

Ces sociétés sont très dépendantes des commandes de l'industrie pétrolière. Si les prix remontent et si les investissements repartent à la hausse, ce sera positif pour le secteur des services pétroliers et pour les firmes d'ingénierie et de construction spécialisées dans les hydrocarbures.

Propos recueillis par Imen Hazgui