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Interview de Ophélie  Mortier : Responsable de la stratégie ISR chez Degroof Petercam Asset Management

Ophélie Mortier

Responsable de la stratégie ISR chez Degroof Petercam Asset Management

Stratégie ISR : comment allons-nous à la pêche à l'information?

Publié le 16 Juillet 2019

De quelle manière allez-vous à la pêche à l’information dans votre stratégie d’investissement ISR ?
Nous nous appuyons sur une combinaison de sources d’information externes et internes. Une première base importante concerne les agences de notation extra financières. Nous travaillons en l’occurrence avec MSCI et Sustanalytics, deux leaders mondiaux dans le domaine. Cela représente près de 300 analystes exclusivement concentrés sur la recherche ESG.

Nous utilisons également les notes des brokers sell side. Certains d’entre-eux se sont intéressés à l’analyse extra financière depuis plusieurs années et ont su se forger une véritable expertise dans le domaine. Certaines de ces recherches ont l’avantage d’être plus pertinentes en ce qui concerne la lecture faite des marchés financiers et des secteurs d’activité comparativement à ce que nous pourrions avoir dans les études des agences de notation.

Une troisième source fondamentale intéresse les entreprises elles-mêmes. Nous mettons beaucoup d’énergie à effectuer des recherches par nous-mêmes et nous rencontrons très fréquemment le management de sociétés qui nous intéressent. Nous n’hésitons pas à les challenger sur les considérations ESG. Nous faisons en sorte de rencontrer la personne en charge des relations Investisseurs et le responsable du développement durable de manière concomitante afin d’avoir un état de l’ensemble de la situation.

Nous œuvrons également pour rencontrer les entreprises qui délivrent peu d’informations et qui ne sont pas très couvertes par les agences de notation, afin d’éveiller leur conscience sur l’importance grandissante que prend la dimension ESG dans les investissements financiers et de les inciter à davantage communiquer sur les actions prises à ce sujet.

Pourquoi avoir opté pour MSCI et Sustanalytics ?
On dénombre quatre principales agences de notations dans le monde, outre MSCI et Sustanalytics, il y a aussi Vigeo qui a fusionné avec Eiris et Oekom très connu dans le monde germanophone.

La sélection MSCI et Sustanalytics a été motivée par la couverture, la qualité et la pertinence de l’approche et de la méthodologie. Pour MSCI, nous avons également été influencés par notre volonté de lancer des stratégies sur des indices construits sur la base d’une recherche ESG. MSCI étant un des plus grands pourvoyeurs d’indices de référence auprès des investisseurs institutionnels, notre choix s’est porté sur cet acteur.

L’agence Sustanalytics, détenue par de grands acteurs très crédibles dans le domaine de l’ISR et par des fonds de pension, donne la capacité aux utilisateurs du flux de déterminer les informations essentielles et de faire leur propre screening.

Qu’est-ce qui vous a poussé à ne pas retenir Eiris, Vigeo ou Oekom ?
Eiris était, avant sa fusion, un acteur trop anglo-saxon insuffisamment reconnu par nos investisseurs d’Europe continentale. Vigeo présentait à nos yeux un problème de gouvernance.
Oekom avait une analyse très détaillée mais au détriment de la couverture.

De quelle manière se porte votre choix sur les brokers ?
Chaque année, nous sélectionnons les brokers avec lesquels nous souhaitons travailler. La qualité de leur recherche ESG constitue clairement un paramètre clé dans l’appréciation que nous faisons.

Au-delà des rencontres, avez-vous recours à des questionnaires à destination des entreprises ?
C’est effectivement une chose que nous pratiquons.
Ainsi, nous avons récemment envoyé un questionnaire à plusieurs entreprises dans le cadre de notre stratégie d’investissement dans l’immobilier coté. Face au déficit rencontré dans la quantité et la qualité des informations dont nous disposons par les sources indirectes, nous avons développé notre propre questionnaire mettant en exergue enjeux qui nous paraissaient primordiaux.
Dans un registre analogue, il nous arrive de poser des questions plus ciblées à quelques entreprises qui sont dans notre univers d’investissement, notamment lorsque nous n’avons pas l’occasion de rencontrer le management. Tel a pu être le cas pour certaines valeurs de haute technologie détenues dans le fonds DPAM Invest B Equities Newgems Sustainable afin de nous renseigner sur l’implication éventuelle de produits très spécialisés dans la recherche liée à l’armement. L’objectif étant de comprendre l’ampleur de notre engagement dans des secteurs que nous jugeons sensibles.

Il nous arrive aussi d’envoyer des questions précises dans le cadre de notre politique de vote en Assemblée, liées à des augmentations de capital trop largement définies ou relatives à l’indépendance des conseils d’administration.

Comment jugez-vous la fiabilité des informations communiquées ?
Par plusieurs moyens. Tout d’abord, l’attention accordée à la cohérence du discours servi par le management au fil des rencontres qui sont faites dans le temps.
Ensuite, nous surveillons de près l’alignement des actions menées avec les déclarations émises. J’ai à l’esprit un exemple concret d’une grande société pétrolière américaine avec laquelle nous avions engagé formellement par écrit un dialogue sur la stratégie déployée en matière de changement climatique. Nous avions alors reçu des réponses précises qui allaient plutôt dans le bon sens. Cependant lors de l’assemblée générale des actionnaires, une résolution avait été déposée pour une meilleure transparence sur cette même stratégie que le management n’a pas soutenue. Cette attitude nous a paru contraire à ce qui nous avait été précédemment communiqué.

Vous intéressez vous à des sociétés de pays émergents dans le cadre de votre stratégie d’investissement ISR ? De quelle manière vous efforcez-vous de résoudre les difficultés d’obtention d’informations phares ?
Absolument. Nous faisons nos propres recherches au travers des grandes organisations internationales comme la Banque Mondiale ou le Fonds monétaire international, l’Organisation internationale du travail, l’Organisation internationale de la santé… que nous confrontons.
Nous recueillons également les informations auprès des instances nationales comme le Ministère de l’environnement ou le Ministère des Finances lors de visites sur place par nos gérants.

Le cas échéant, nous demandons à rencontrer le management lorsque cela est possible.
Par ailleurs, via les brokers, des événements spécialisés sont organisés sur des thématiques définies au cours desquels il nous est possible de rencontrer divers acteurs du monde émergents.

Vous arrive-t-il d’avoir des informations drastiquement divergentes entre les sources exploitées ?
Cela est relativement rare. Si cela arrive, nous challengeons nos différents interlocuteurs jusqu’à ce que nous voyions plus claire.

Avez-vous observé une évolution dans la communication par les entreprises ? Des données plus pertinentes, plus précises, plus exhaustives ?

Nous n’observons pas de notable évolution parmi les entreprises qui communiquaient déjà. Nous constatons plutôt une démarche de la part des entreprises qui ne s’exprimaient pas du tout.

Comment faites-vous pour appréhender ces informations à travers votre filtre ?

Compte tenu des faiblesses persistantes dans la pertinence et la couverture des informations, et du fait de la forte corrélation entre la quantité d’informations publiées et le score de durabilité, les screening et les filtrages sur base de score quantitatif ont un rôle limité dans la définition des univers d’investissement. Nous donnons beaucoup plus de place au qualitatif pour mettre les choses en perspectives et vérifier les détails.

Imen Hazgui