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Interview de Alexandre Delaigue : Economiste, professeur à l'université de Lille 1

Alexandre Delaigue

Economiste, professeur à l'université de Lille 1

Le trading haute fréquence est un gaspillage de ressources

Publié le 26 Juin 2015

Le trading haute fréquence est régulièrement pointé du doigt comme une menace pour la stabilité des marchés financiers. Qu’en pensez-vous ?
Je pense que les craintes liées au trading haute fréquence sont exagérées de même que ses avantages supposés. Pendant une période le THF a permis à quelques-uns de gagner énormément d’argent grâce à un outil que les autres n’avaient pas. Aujourd’hui l’ensemble de l’industrie financière s’est adaptée, au niveau technologique mais aussi réglementaire. La SEC a prononcé plusieurs sanctions l’année dernière contre des traders haute fréquence. En Europe, la directive Mifid 2 prévoit un encadrement plus strict de cette pratique après l’avoir encouragée au travers de la directive Mifid 1.

Le trading haute fréquence est donc un produit de la réglementation ?
La directive Mifid 1 a favorisé l’émergence de plateformes alternatives aux bourses traditionnelles et encouragé la concurrence entre ces plateformes. Elle a de fait renforcé le rôle des ordinateurs et des algorithmes qui sont seuls capables d’arbitrer entre différentes plateformes pour réaliser une transaction au meilleur prix. Les algorithmes permettent également aux acteurs les mieux « armés » d’accéder aux prix et quantités recherchées voire de devancer les autres investisseurs. C'est ainsi que la compagnie américaine Spread Networks a investi plus de 300 millions de dollars pour construire une ligne en fibre optique entre New York et Chicago, traversant les montagnes de la manière la plus rectiligne possible. Objectif : réduire le délai de transmission de l'information d'environ cinq millisecondes et permettre aux traders haute fréquence de tirer parti du moindre décalage entre ces deux plateformes. C'est évidemment un gaspillage de ressource pour une utilité sociale nulle. On a d'ailleurs assisté ces dernières années à une course à la vitesse dans l’ensemble de l’industrie. Cette course est un peu absurde car les gains liés à la vitesse vont décroissant, et l'on atteint aujourd’hui les limites technologiques. 

Contre qui "jouent" les traders haute fréquence ?
Historiquement les principales cibles des traders haute fréquence étaient les investisseurs institutionnels dont ils repéraient les ordres et s’arrangeaient pour les devancer. Par exemple, face à un fonds de pension voulant acheter 1% de Renault, les THF sont capables de faire monter les prix en achetant avant l’investisseur un maximum de titres sur le marché. Cette méthode appelée ‘scalping’ est l’une des techniques les plus employées par les traders haute fréquence. Face à ce phénomène les investisseurs institutionnels ont créé de nouvelles plateformes afin de traiter entre eux, les fameux dark pool, qui posent un autre problème, car elles augmentent encore la fragmentation des marchés.

Les investisseurs particuliers sont-ils eux aussi menacés ?

Le trading haute fréquence a un impact pour les investisseurs individuels mais il n’est pas forcément négatif. Autrefois passer un ordre boursier signifiait des délais d'attente considérables, les agents de change avaient la journée pour passer cet ordre « au mieux de l’intérêt du client ». Avec le trading haute fréquence, les petits ordres sont immédiatement repérés et servis. Les algorithmes calculent le meilleur prix instantané Cela ne signifie pas forcément un gain pour les investisseurs individuels, qui ont tendance à passer leurs ordres au mauvais moment et au mauvais prix, mais ils bénéficient d’une meilleure exécution.

Propos recueillis par François Schott