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Interview de Vincent  Ganne  : Stratégiste Devises chez FXCM

Vincent Ganne

Stratégiste Devises chez FXCM

Risque de sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne : jusqu'où pourrait chuter la livre sterling ?

Publié le 24 Février 2016

Quels commentaires vous inspire la baisse de la livre sterling de ces derniers jours ?
La baisse de la livre sterling sur le marché des changes date de la fin de l’automne dernier. Le mouvement descendant est observé à la fois contre le dollar mais aussi contre un panier de devises, y compris des devises de matières premières. Initialement, la correction s’est faite sur la base de considérations fondamentales très classiques en lien avec la perspective d’évolution de la politique monétaire menée par la Banque centrale d’Angleterre eu égard au ralentissement de la dynamique économique et du changement des anticipations d’inflation.
Alors que le marché projetait en 2014 un relèvement des taux par la BoE fin 2015, début 2016, à l’instar de la Réserve fédérale américaine, tel n’est plus le cas à présent. Ce sentiment a été conforté par le fait qu’au sein du comité de politique monétaire de la BoE, mois après mois, le nombre de membres partisans à une remontée des taux n’a cessé de diminuer jusqu’à égaler 0 au mois de janvier.
Mardi, le gouverneur de la BoE, Mark Carney, est allé jusqu’à faire allusion à l’éventualité de mettre les taux directeurs en dessous de 0. C’est dire à quel point nous sommes loin d’envisager un resserrement de la politique monétaire.
A cette première considération fondamentale s’est ajoutée une deuxième considération liée au fort repli du cours du baril. Bien que le Royaume-Uni n’exporte plus de pétrole, il continue d’en produire.

La crainte du Brexit n’a fait que renforcer cette tendance amorcée ?

Absolument. Le Brexit est un facteur exogène de nature politique qui fait planer une forte incertitude sur le marché des changes, ce que n’aiment pas du tout les opérateurs. Un parallèle peut être fait avec ce qui s’est passé l’année dernière en rapport avec le référendum qui s’est tenu sur l’indépendance de l’Ecosse. Toutes les semaines qui précédaient les sondages, la livre sterling était sous pression. Lorsque finalement le peuple écossais s’est exprimé en faveur d’un maintien de l’Ecosse au sein du Royaume-Uni, la valeur de la livre sterling a violemment remonté car d’énormes stratégies de couverture mis en place avaient été subitement débouclées.

La parité sterling dollar a franchi le seuil des 1,40 hier. Est-ce effectivement une barrière psychologique importante ?

C’est effectivement un signal de nature à entretenir une tendance baissière. Mais si l’on étude les graphiques sur le long terme et que l’on détermine les grands seuils techniques, celui de 1,35 me parait revêtir plus d’importance. C’est le plus bas niveau atteint à l’hiver 2009 au moment du retournement des marchés boursiers. Très probablement l’aléa politique auquel nous faisons face amènera la devise à toucher ce niveau au cours des prochains jours.

Jusqu’où pourrait aller la descente ?

Si l’on se réfère à l’analyse technique, le potentiel de baisse de la livre est encore important. De toute évidence la livre sterling devrait demeurer sous pression au moins jusqu’au mois de juin prochain en raison de la crainte du Brexit. Nous pourrions entre temps avoir des petits sursauts consécutivement à des rachats de positions vendeuses en lien avec les fondamentaux mais ils ne seront pas durables. Vraisemblablement, nous resterons sous les 1,40.

Doit-on admettre au regard de l’accélération de la baisse de la livre sterling que le risque d’une sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne a gagné en acuité ?

Force est de le constater en effet.

A-t-on une idée des répercussions supplémentaires que pourrait subir la livre sterling dans le cas où le vote des britanniques allait dans le sens d’un détachement du Royaume-Uni de l’Union européenne ?

Certaines banques ont tenté des scénarii. Il est difficile de donner un chiffre exact. De toute évidence, la dépréciation de la devise persistera le temps de voir plus clair sur le sort du Royaume-Uni, notamment par rapport aux accords commerciaux négociés par l’UE.

A l’inverse de la livre sterling, un mouvement remarquablement haussier s’est dessiné sur le yen. Comment l’expliquez-vous ?

Le yen est la devise sur le marché des changes qui a été la plus vendue entre 2009 et 2015 du fait de la politique monétaire particulièrement agressive menée par la Banque centrale du Japon. Fin d’année dernière la devise a cependant cessé de se déprécier du fait que la politique de la BoJ a largement été pricée par le marché. Ce début d’année, le yen poursuit son raffermissement du fait de l’aversion pour le risque et du sentiment que la marge de manœuvre de la BoJ est à présent énormément limitée. Dès lors, des rachats de positions ont eu lieu sur toutes les stratégies de vente mises en place depuis 2009.

Comment justifiez-vous le caractère de valeur refuge du yen ?

Pour qu’un actif financier ait un rôle refuge, il faut qu’il constitue un segment de marché suffisamment profond pour pouvoir absorber des capitaux qui viennent des marchés actions. Or le Japon est la troisième économie mondiale. En outre, les investisseurs ont tendance à être rassurés par le caractère éminemment domestique de la dette japonaise. Celle-ci est majoritairement détenue par des résidants.

Le gouverneur de la BoJ ne cesse de marteler qu’il lui reste encore beaucoup de munitions pour agir ?

On assiste à une perte d’impact de cette politique dans la mesure où la baisse du yen liée au développement de la politique monétaire de la BoJ a duré six années, ce qui est très long.
La preuve de ce que le yen ne baisse pas seulement en raison de son statut de valeur refuge c’est que le marché actions a connu un rebond technique de 10% depuis le 11 février. Et le yen n’a pas baissé pour autant.
A la suite de la décision de la BoJ de mettre ses taux directeurs dans le négatif, nous avons vécu une seule journée de baisse du yen immédiatement effacée le lendemain.
La Banque centrale suisse a aujourd’hui des taux négatifs plus prononcés que la BoJ. Cela n’empêche pas le franc de se renforcer.

La parité dollar yen est passée de 123 en début d’année à 111 aujourd’hui, ce qui fait une appréciation de 10%. Quel serait le potentiel d’appréciation additionnelle ?
Le yen pourrait bien s’apprécier encore de 10% d’ici la fin de l’année. Il y a une cible technique à 105 sur la parité dollar yen.
La tendance sera désavantageuse pour l’économie et la bourse japonaise.


Propos recueillis par Imen Hazgui