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Interview de Wilfrid Galand : Directeur du conseil en investissement de la banque Neuflize OBC

Wilfrid Galand

Directeur du conseil en investissement de la banque Neuflize OBC

Marchés financiers : il faut s'attendre à d'autres à-coups de stress d'ici la fin de l'année qui se manifesteront sur des secteurs, des classes d'actifs en particulier

Publié le 13 Avril 2016

Quels commentaires vous inspire l’évolution des marchés financiers depuis le début de l’année ?
Fin 2015, régnait un optimisme prudent sur les marchés. S’en est suivi en début d’année un sentiment d’agitation inquiète, puis d’immobilisme préoccupé.

Quelle lecture faites-vous de cet immobilisme préoccupé ?

Au début de l’année, le marché a été assailli de doutes extrêmement forts autour de plusieurs thèmes : le fort essoufflement du secteur industriel américain, la mise à mal des acteurs et pays producteurs de pétrole consécutivement à l’effondrement du cours du baril, le resserrement de la politique monétaire de la Fed et la vive désynchronisation qui en découlerait avec les politiques menées par d’autres grandes banques centrales.

Nous avons eu sur ces trois points progressivement des éléments rassurants. Aux Etats-Unis, le secteur manufacturier a montré des signes de stabilisation. Le cours du baril a remonté par rapport au point bas atteint en janvier, à 27 dollars, et parait se maintenir autour de 40 dollars. Enfin, la présidente de la Fed, Janet Yellen a explicitement indiqué son attachement à prendre en compte les risques existants au niveau mondial vis-à-vis de son processus de remontée des taux directeurs.

Pour autant si les inquiétudes aigues ont été apaisées, sont restées des préoccupations centrales relatives à l’atonie de la croissance au niveau mondial, la subsistance d’un niveau de dette significatif pour la majeure partie des pays de la planète, à la faible efficacité des actions des banques centrales avec des taux d’intérêt sensiblement bas, si ce n’est négatifs.
L’ensemble des zones d’ombre ont amené à ne plus avoir beaucoup de mouvements de la part des investisseurs ces jours-ci que ce soit sur les grands indices ou sur l’euro dollar.

Le marché demeure sur le pied de guerre en attendant de voir quelle va être la réaction des entreprises cotées vis-à-vis de ces différents points.
Quel regard portez-vous sur le contexte de croissance dans lequel évoluent les marchés ?

Nous sommes clairement dans un contexte de croissance relativement anémique de l’économie mondiale, autour de 3% sur l’année.
Les Etats-Unis qui inquiétaient beaucoup en début d’année semblent être sortis du risque de récession mais conservent une croissance sans accélération. La zone euro persiste à connaitre une croissance molle. La sphère émergente continue à être sujette à de nombreux déséquilibres mais parait avoir vécu le pire de la crise qu’elle traverse.

Mettriez-vous dans les éléments d’inquiétude, le risque de Brexit ?

Absolument. C’est un des trois facteurs de risque que l’on peut relever typiquement pour l’Europe. Les deux autres facteurs ayant trait aux négociations autour de la Grèce et les négociations avec la Chine au sujet du secteur de la sidérurgie.

Pourriez-vous développer ces trois points ?

Le Brexit est à notre sens un risque important. Une sortie de l’Union européenne contraindrait le Royaume-Uni à rediscuter l’intégralité des accords à la fois avec l’UE et des pays tiers. Or le Royaume-Uni opère quasiment 50% de ses exportations vers l’UE. La vive pression que l’on perçoit sur la livre n’est pas anodine.

Une réponse positive apportée au référendum serait également perturbatrice pour l’UE à deux différents niveaux : perte de substance et perte de crédibilité. Le Royaume-Uni est tout de même la cinquième puissance mondiale. Le pays représente une partie importante du budget européen. C’est par ailleurs un pays qui, de par son libéralisme politique et économique fondamentalement ancrée dans sa culture, apporte un certain équilibre par rapport à des inclinaisons plus dirigistes d’autres pays européens.
Sur le sujet de la crédibilité, la sortie du Royaume-Uni porterait un coup dur à la pérennité du processus de la construction européenne, ce qui induirait assurément un surplus de volatilité sur les marchés jusqu’à ce qu’une initiative d’envergure soit prise pour résister à ces vents contraires.

Considérez-vous que l’intensité de ce risque se soit accrue depuis le début de l’année ?
Nous n’avons jamais considéré que le risque de Brexit était insignifiant. Lorsqu’un référendum est organisé, la réponse apportée par les citoyens est donnée par rapport à la question posée, par rapport à celui qui pose la question, et par rapport à l’environnement dans lequel la question est posée.
Les derniers évènements que l’on a vécu en Europe, les attentats à Bruxelles, la vague de migrations, le scandale Panama papers dans lequel le premier ministre David Cameron a été exposé ont entrainé la fragilisation du camp des partisans à un maintien du Royaume-Uni au sein de l’UE. Il manque, qui plus est, un engagement fort du parti travailliste britannique qui est traditionnellement très pro européen.

Qu’avez-vous à dire sur les deux autres facteurs de risque précités concernant la Grèce et la Chine ?

Les négociations sur le dossier grec s’annoncent dans une optique où chacune des parties prenantes veut objectivement avancer. Le FMI devrait apporter son soutien pour trouver une solution à la soutenabilité de la dette.
Cependant on a le sentiment que le premier ministre grec Alexis Tsipras est dans une position inconfortable en raison d’une coalition moins supportrice et d’une situation économique particulièrement défavorable sur fond d’une crise des migrants. Le gouvernement a récemment rappelé son ambassadeur en Autriche, ce qui est symbolique d’une sérieuse détérioration des relations diplomatiques.
Pour éviter l’impression d’un morcellement de la zone euro, nous devrions in fine nous retrouver dans la même configuration que celle que nous avons eu en 2015, avec un compromis arraché au tout dernier moment.

La Chine est devenue il y a 15 ans membre de l’OMC. Mécaniquement, elle devrait obtenir à la fin de l’année le statut d’économie de marché bien que sur la base de critères économiques strictement conçus, le pays est encore éloigné de ce statut. Eu égard à ce statut, pour protéger un certain nombre d’industries dans une zone économique particulière, il faut proposer à la Chine un statut spécial sectoriel. Cela devrait être le cas pour le secteur de la sidérurgie en Europe touchée de plein fouet par la surcapacité abondante de l’aciérie chinoise. L’Europe devra dès le mois de juin proposer un statut particulier sur ce secteur à la Chine en raison des différents allers retours entre les différentes instances européennes : Conseil, Commission, Parlement.
Lorsque l’on se souvient il y a trois ans des échanges qui ont porté sur le secteur des panneaux solaires en Chine qui est beaucoup moins stratégique pour l’équilibre social du pays que le secteur de la sidérurgie, les réactions des autorités chinoises avaient été extrêmement violentes. Ces derniers avaient décidé de mettre en place des taxations sur des produits emblématiques européens comme les voitures allemandes, les fromages italiens, les vins français ; on imagine que nous pourrions de nouveau être confrontés à une certaine hostilité de Pékin.

Etes-vous d’avis que l’immobilisme préoccupé que l’on connait actuellement devrait perdurer d’ici la fin de l’année ?

Nous tablons sur le fait que nous devrions avoir des à-coups de stress consécutivement à des points d’inquiétudes qui se manifesteront sur des secteurs, des classes d’actifs et qui seront exacerbés par la réduction de la liquidité.
Face à cela, il sera quelque peu difficile d’identifier les effets de système. Pour l’heure, le marché arrive assez bien à repérer des mouvements de marché : sur le pétrole, les taux d’intérêt, les taux de change. Il est en revanche bien plus hasardeux d’appréhender la manière dont tous ces mouvements interagissent les uns sur les autres.
Ainsi, il est intéressant de noter que la combinaison de la chute du cours du pétrole et de l'affaissement des taux d’intérêt a conduit à ne pas avoir une augmentation aussi forte qu'attendue de la consommation aux Etats-Unis. Les ménages américains ont considéré que les taux étant à des niveaux historiquement bas, l’inflation ne serait pas au rendez-vous avant un moment, et qu’il n’était pas nécessaire de se précipiter pour consommer. Qui plus face à des rendements d’actifs de plus en plus ténus, il est préférable d’épargner davantage pour se constituer un matelas suffisamment épais pour ses vieux jours.

En quoi consiste votre allocation d’actifs ?

Nous restons plutôt surpondérés sur les actions. Dans une allocation équilibrée 50/50, nous avons 60% d’actions. Nous sommes cependant très diversifiés sur un plan géographique et sectoriel.
Nous sommes davantage sur les actions européennes que sur les actions américaines. Nous aimons les thématiques des entreprises de croissance et des entreprises de rendement comme les opérateurs télécoms. Nous évitons les secteurs en surproduction chronique, comme l’acier et sommes sous exposés aux secteurs cycliques.
Nous sommes en revanche sous pondérés sur les obligations. A l'intérieur de cette classe d'actifs, nous conservons des obligations souveraines des pays core pour se prémunir contre les risques extrêmes et restons exposés aux obligations d’entreprises européennes à haut rendement.
Nous sommes revenus sur les émergents mais avons gardé un biais sous pondéré.

Propos recueillis par Imen Hazgui