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Interview de David  Ganozzi : Gérant allocation d'actifs en charge de Fidelity Patrimoine

David Ganozzi

Gérant allocation d'actifs en charge de Fidelity Patrimoine

Le marché des actions européen menacé par une mauvaise nouvelle du côté des Etats-Unis ?

Publié le 07 Avril 2017

Selon vous nous commençons à avoir quelques signaux d’alerte sur le marché des actions américain…
Il existe en effet quelques signaux, mais qui ne sont pas de nature à nous faire envisager un quelconque retournement, simplement à davantage de prudence au regard du rallye qu’a connu le marché américain au cours des derniers mois. Nous avons tout d’abord une perspective de hausse des taux courts qui devrait se préciser au cours des prochains mois si la conjoncture américaine continue à bien se comporter. Cette remontée devrait se répercuter dans une moindre mesure sur les taux longs qui sont déjà passés en neuf mois de 1,5% à 2,3% et devrait impacter en conséquence la macroéconomie et la microéconomie américaine.
Le deuxième bémol que nous pouvons évoquer concerne les marges des entreprises américaines. Celles-ci sont au plus haut et tendent à être rognées par le durcissement graduel des conditions financières et l’accélération progressive des salaires.
La troisième zone d’ombre concerne la valorisation élevée du marché qui se situe autour de 18 fois les profits futurs.
Enfin, le stimulus du marché qu’a représenté l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis en novembre dernier pourrait perdre de son effet. Un pari a été clairement fait sur la mise en place d’une politique économique très procyclique avec des baisses d’impôts conséquentes et des dépenses d’infrastructures importantes. Or la mise en œuvre concrète des promesses n’est pour l’instant pas au rendez-vous.
Quand bien des mesures seraient implémentées, elles risquent d’être globalement d’une moindre ampleur que celles annoncées durant la campagne. La relation qu’entretient Donald Trump avec le Congrès, malgré la majorité républicaine, est de toute évidence compliquée. Il y a fort à penser que de nombreux projets annoncés risquent finalement de ne pas être approuvés.

La révision des perspectives bénéficiaires pour les entreprises américaines est-elle négative depuis le début de l’année ?

La croissance attendue des profits tient assez bien. Nous sommes entre 5% et 10%. Cette anticipation intègre deux leviers significatifs : une baisse des impôts à venir et le rapatriement des bénéfices accumulés à l’étranger.

Comment expliquez que malgré ces doutes- le positionnement dans le cycle économique avec les tensions sur les salaires, les répercussions éventuelles de hausse des taux à venir, la forte valorisation, le risque politique lié à la politique économique envisagée par Donald Trump- le rallye haussier continue à se poursuivre sur les marchés boursiers outre Atlantique ?
Le momentum macroéconomique. Le PIB est en hausse, le marché du travail continue à se redresser. Même si les marges des entreprises se situent à un pic, les chiffres d’affaires sont encore en amélioration.
C’est notamment ce qui pousse à ne pas être trop inquiet. Nous pourrions avoir une petite correction dans la mesure où le marché a connu une performance linéaire de 15% depuis novembre 2016, mais pas un véritable retournement.

Pour avoir une vision foncièrement négative sur le marché il faudrait que l’on ait un risque de retomber en récession, qui me semble quasi nul aujourd’hui, ou que la Fed se montre bien plus agressive dans le resserrement de sa politique monétaire ce qui parait exclu pour l’instant. Une erreur de communication de la Fed pourrait également avoir une incidence négative. Ce n’est pas notre scénario central.
La Fed s’est efforcée de se montrer très vigilante dans le processus de normalisation de sa politique pour ne pas brusquer le marché, en particulier dans sa dimension obligataire. Elle a pleinement conscience que c’est en grande partie de son fait que les taux sont descendus à un niveau aussi bas. Elle veut éviter une remontée violente.

De quelle manière se traduit votre prudence sur les actions américaines ?

Si l’on considère notre fonds patrimonial, les actions américaines représentent 7,5% des encours, contre 15% il y a un peu plus d’un an.

Votre préférence va donc pour les actions européennes ?

Effectivement, ce en raison de multiples facteurs favorables. L’Europe est moins en avance dans le cycle économique. Les enquêtes de conjoncture mettent en avant une accélération de la dynamique. L’indice PMI est au plus haut depuis 2011.
De plus, à la différence des Etats-Unis, les taux courts ne s’inscrivent pas dans une perspective haussière. Même si la BCE indique ne pas vouloir assouplir davantage sa politique pour le moment, celle-ci n’est pas dans une démarche de normalisation en particulier parce qu’il n’y a aucune pression palpable sur le marché du travail.

Par ailleurs, la valorisation du marché des actions européen est plus attractive. Du retard a été accumulé à la suite du Brexit à la fin de l’année dernière.

Le seul paramètre défavorable que l’on peut entrevoir est lié au risque politique principalement du fait des élections présidentielles en France dont l’issue pourrait conduire à une remise en question de l’appartenance à la zone euro. Cette menace pèse à mon sens sur le marché depuis 2016 et a été renforcé par le résultat surprenant du référendum sur le Brexit et de l’élection présidentielle aux Etats-Unis. Le sentiment de défiance s’en est trouvé renforcé.
Notre scénario central ne table clairement pas pour une issue des élections en France qui conduirait à une sortie de la zone euro. C’est ce qui explique notre positionnement sur le marché des actions européen actuellement. L’exposition de notre fonds patrimonial s’élève à 20%, en augmentation de 5% depuis le début de l’année. C’est la plus forte pondération.

Depuis le début de cette année 2017, les analystes ont remonté de 1%, à 15%, leur estimation de croissance des profits pour les entreprises européennes. Quels commentaires cela vous inspire-t-il ?
Cette révision positive des profits est totalement en phase avec ce que l’on peut observer sur la toile de fond macroéconomique. D’après différentes enquêtes, l’activité parait être à son plus haut niveau depuis 2011.
Début 2016, il était également question d’un certain « alignement des planètes » pour les entreprises européennes : des taux d’intérêt plus faibles, un cout énergétique amoindri, un euro déprécié… Cela n’a pas empêché de terminer l’année sous de mauvais auspices, avec un fléchissement des profits de 2%.

Qu’est ce qui est différent cette année ?
Compte tenu de la hausse du prix du baril, les profits pourraient considérablement augmenter dans le secteur pétrolier et aider au redressement des profits cette année. A ce jour, le marché escompte une croissance des bénéfices pour les secteurs matières premières, pétrole & gaz de 70%, grâce à la remontée des cours des matières premières.

Le redressement ne concerne-t-il que ce secteur ?

Au regard des indicateurs macroéconomiques et des indicateurs de confiance des chefs d’entreprise, on peut admettre que le trend est général à l’ensemble des secteurs, notamment cycliques.
Quelle performance du marché cet accroissement des profits peut-il induire ?
En 2016 le marché des actions européen n’a performé que de 3% alors que le marché mondial performait de 15%. Cela est dû au choc lié au Brexit. Nous pourrions avoir cette année avec les élections présidentielles en France, le mouvement inverse, autrement dit une forme de soulagement de la prime politique qui permettrait aux investisseurs de se recentrer sur la solidité des fondamentaux.

Quelle thématique vous semble pertinente à jouer pour tirer avantage de cette performance ?

La reprise économique est clairement à jouer en tant que thématique.
In fine, quel vous parait être la principale menace pour le marché cette année ?
Au-delà d’une issue défavorable des élections françaises dont la probabilité parait présentement très limitée, le principal risque est celui d’une mauvaise nouvelle du côté des Etats-Unis qui mettrait à mal le marché des actions américain et par effet de contagion le marché des actions européen.

Propos recueillis par Imen Hazgui