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Interview de Benjamin Louvet : Associé gérant au sein de Prim' Finance

Benjamin Louvet

Associé gérant au sein de Prim' Finance

Nous conseillons à nos clients d'alléger leur position sur le fuel domestique et d'aller plutôt vers l'essence

Publié le 01 Mars 2011

Selon les données historiques de la Revue statistique sur l’énergie dans le monde de BP (juin 2010) mises à jour pour refléter l’évolution récente des prix, à 110 dollars le baril (s’il se maintient à ce niveau), le Brent affichait la semaine dernière son prix corrigé de l’inflation le plus élevé depuis 1864. Depuis vendredi, le prix du baril connait un léger reflux, aux alentours de 98 dollars. Cette accalmie est-elle durable ?
Nous sommes dans une situation globale mondiale d’équilibre entre l’offre et la demande qui pour le moment n’est pas mal assurée. La consommation est enligne avec la production même si les prix ont monté. Les stocks sont confortables et les capacités excédentaires de production également.

Dans un certain nombre de pays la situation évolue rapidement. La Tunisie et l’Egypte n’avaient pas posé de problème important du fait de leur faible participation dans la production. Les choses se sont compliquées avec les troubles en Libye. Le pays produit entre 1,6 et 1,7 millions de barils par jours, pas loin de 2% de la production mondiale. Le pétrole libyen est qui plus est de bonne qualité.

On estimait que l’arrêt de la production concernait 850 000 barils par jour.
Hier soir une note de l’Agence internationale de l’énergie signalait que cet arrêt de production concernait désormais entre 850 000 et 1 million de barils par jour.

Pourtant, les opposants au Régime de Mouammar Kadhafi qui contrôlent désormais la plupart des champs pétroliers ont signalé être très bientôt en mesure de reprendre la production et les exportations ?
Que les opposants soient en mesure d’exporter le pétrole c’est un fait, mais qu’ils soient en mesure de produire le pétrole, c’est un autre fait.

Un certain nombre d’infrastructures sont aux mains des étrangers,notamment des raffineries qui appartiennent à des sociétés occidentales ou à des sociétés chinoises. Ces raffineries ont été interrompues.

Les marchés croisent les doigts pour que l’agitation ne gagne pas l’Arabie Saoudite (20 % des réserves totales), l’Iran (10 %), l’Iraq (9 %), le Koweït (8 %) ou les Emirats Arabes Unis (7 %). Avez-vous un avis sur le sujet ?

Aujourd’hui on parle beaucoup du sultanat d’Oman, où il y a des manifestations depuis trois jours. Le pays produit environ 900 000 barils par jours, soit près de 1% de la production mondiale, ce qui en soit n’est pas dramatique. Ce qui est beaucoup plus préoccupant c’est la situation de ce sultanat qui est aux portes du détroit d’Ormuz et qui en assure une partie de la sécurité. Oman a par ailleurs comme pays frontaliers l’Arabie Saoudite et le Yémen qui sont de gros producteurs.
Washington a d’ailleurs réagi fortement en demandant au gouvernement d’Oman de faire preuve de retenue et de trouver une solution via le dialogue.
Si la situation venait à dégénérer à Oman, il est fort à parier que la tension pourrait encore monter d’un cran sur le pétrole.

Les capacités excédentaires, d’environ 5 millions de barils par jour sont essentiellement situées en Arabie Saoudite. Aujourd’hui tout le monde compte sur l’Arabie Saoudite pour assurer l’intérim tant qu’il y a des disfonctionnements dans les autres pays. Si la situation évolue défavorablement en Arabie Saoudite, même sans avoir une situation extrême comme en Libye, il est très probable que l’on dépasse le niveau de 2008.

D’autant plus que d’autres points chauds apparaissent progressivement. Au mois d’Avril, des élections ont lieu au Nigéria, producteur de pétrole de bonne qualité.
Ces élections font craindre que le mouvement de libération du delta du Niger, un groupuscule qui fait régulièrement du sabotage de matériels ou qui kidnappe des ressortissants étrangers des compagnies pétrolières refassent parler de lui. On pourrait voir une diminution de la quantité de pétrole produite au Nigéria.

Ces menaces plaident pour la poursuite de tensions sur le marché avec un prix qui pourrait évoluer à la hausse à la moindre annonce.

Quel impact la hausse du prix du pétrole pourrait avoir sur la conjoncture économique selon vous ?

Nous ne pouvons faire que des supputations.
L’impact se fera avant tout ressentir sur les pays émergents. Les répercussions dans les pays développés seront plus longues.
Nous pouvons anticiper deux phénomènes dans les pays émergents. Tout d’abord, un resserrement des politiques monétaires, notamment en Chine et en Inde où les chiffres de l’inflation sont déjà très élevés. Ensuite, le risque pèse sur la croissance. Si le pétrole devient trop cher, on aura mécaniquement un effet sur la consommation.

Historiquement, on a eu des crises sur le pétrole lorsque le poids de la consommation pétrolière dans le PIB mondial dépassait les 5.5%. Ce niveau correspond à un niveau situé entre 110 et 120 dollars.

Nous sommes dans une économie dont la consommation et la croissance sont maintenues artificiellement par des subventions publiques. Le grand pari des marchés est que cette situation est transitoire, et que bientôt la consommation sera autoalimentée.
Si la consommation était remise en cause du fait du fort prix du baril, nous pourrions avoir des ajustements brutaux sur les marchés.

Le spectre de la stagflation est de plus palpable selon certains observateurs. Qu’en pensez-vous ?
Effectivement c’est un risque. Ce serait clairement une situation très difficile.

De quelle manière avez-vous ajusté votre stratégie d’investissement depuis le début de l’envolée ?

Un investissement sur le pétrole peut être intéressant pour un investisseur conscient des risques qu’il encourt. Si la situation se normalise, le pétrole peut perdre rapidement 10 à 20%.
Si l’on raisonne en termes de rendement-risque, l’investisseur sait qu’il a en contrepartie une opportunité de réaliser une plus value supérieure si la situation évolue défavorablement pour le marché du pétrole. Le prix du baril pourrait remonter de 30 à 40%.

Nous sommes dans une zone rouge. Nous avons une capacité excédentaire effective de 4 millions de barils jour avant de voir le prix du baril dépasser son niveau record. En 2008, lorsque le prix a atteint 150 dollars, il restait 1,5 millions par jour de capacité excédentaire. Ces barils contenaient du pétrole lourd, chargé en souffre et difficile à raffiner.
En conséquence la marge de manœuvre est plus étroite. Nous pourrions très vite nous retrouver avec un très fort potentiel d’appréciation.

Tous les pétroles ne se valent pas. Il y a une différence notable entre pétrole brent et le pétrole WTI difficile d’accès pour des raisons légales et techniques.
Un financier qui détient une position sur le pétrole brent a une rémunération supplémentaire à la hausse du cours du pétrole pour détenir sa position. Autrement dit, les intervenants sont rémunérés pour reporter leur achat à plus tard afin de soulager le marché. C’est la raison pour laquelle notre préférence va aujourd’hui à ce pétrole plutôt qu’au brut américain, dont la détention coûte relativement cher.

Nous conseillons également à nos clients d’alléger leur position sur le fuel domestique.
On arrive au terme de la saison de chauffe. On va passer aux opérations de maintenance des raffineries pour switcher de la production de fuel domestique vers la production d’essence avant le pic de consommation de l’été. La structure de prix va devenir défavorable. Il est plus intéressant d’aller sur l’essence.

Propos recueillis par Imen Hazgui