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Interview de Ophélie Mortier : RESPONSABLE DE LA STRATÉGIE ISR CHEZ DEGROOF PETERCAM ASSET MANAGEMENT (DPAM)

Ophélie Mortier

RESPONSABLE DE LA STRATÉGIE ISR CHEZ DEGROOF PETERCAM ASSET MANAGEMENT (DPAM)

Investissement socialement Responsable, comment aborder le sujet de la biodiversité ?

Publié le 12 Décembre 2019

Selon la plateforme scientifique mondiale sur la biodiversité (IPBES), environ 1 million d'espèces animales et végétales sont aujourd'hui menacées d'extinction. La question de la préservation de la biodiversité est clairement incontournable dans le développement d’une finance durable. Cependant, elle difficile à appréhender du fait de sa multi dimension.
La préservation de la biodiversité constitue très clairement un axe de réflexion central dans le cadre de l’évaluation d’une entreprise dans laquelle nous investissons ou dans laquelle nous souhaitons investir.

Cette dimension n’est cependant pas facile à appréhender.
Si l’on s’intéresse aux pays de l’OCDE, la définition de la biodiversité n’est pas la même au Mexique, en Turquie, au Luxembourg, ou en Belgique. Les disparités se veulent encore plus importantes lorsque l’on se concentre sur les pays émergents. Les points de départs sont très divergents et dès lors les éventuels seuils à fixer.

Vous êtes partis du postulat qu’il faut des données quantitatives comparables à l’ensemble des pays et issues de sources fiables.
En effet, pour maintenir la meilleure objectivité, nous préférons travailler avec des sources quantitatives et comparables. Or à cet égard, il y a peu de données communes ou sont plutôt organisées par thématiques plutôt que par pays.

Nous avons déjà pu intégrer certains indicateurs clés concernant certains sujets spécifiques comme la gestion de l’eau ou des déchets, la déforestation, les mesures prises pour la protection des territoires. Néanmoins les informations communes ne sont pas pléthoriques.

Etant donné les points de départ fortement divergents, les évolutions sur le temps sont importantes et requièrent un recueil de données historiques. Le recoupement est dès lors d’autant plus complexe.

Certains indices, intégrant plusieurs dimensions de la biodiversité existent déjà tels que le biodiversity intactness index délivré par WWF. Cependant nous nous retrouvons avec une compilation d’informations sur des milliers d’insectes ayant des dénominations très exotiques, avec lesquels il est difficile d’opérer une évaluation critique entre les pays.

De ce fait, vous considérez des alternatives…
Absolument une piste d’évaluation peut être l’utilisation de proxis. Nous cherchons d’une part à identifier ce qui pourrait être destructeur de la biodiversité comme l’utilisation des pesticides ou des perturbateurs endocriniens afin de participer à la préservation des écosystèmes existants et d’autre part à repérer ce qui pourrait constituer des solutions protectrices comme l’agriculture bio régénératrice des sols afin de contribuer à la réhabilitation des écosystèmes dégradés.

Un autre prisme éventuellement exploitable est celui de la responsabilité des gouvernements. Nous récoltons le témoignage d’experts sur le sujet. Cependant la problématique réside dans la légitimité du jugement émis. Une part de subjectivité est susceptible de polluer le modèle d’évaluation.

Il faut veiller à se limiter à un nombre restreint d’indicateurs et travailler avec un modèle qui ne va pas tout dicter...

Un seul indicateur est trompeur quand on se penche sur la question de la biodiversité. Des centaines d’indicateurs font courir le risque de perdre des signaux éventuels.
Laisser une certaine marge de manœuvre est primordial pour que les biais ne soient pas dictateurs de la gestion.

Une aide précieuse dans l’évaluation qui peut être faite réside dans les échanges avec les managements…
Tel est le cas notamment des sociétés impliquées dans la pisciculture, pour déterminer de quelle manière elles organisent leur chaine d’approvisionnement. Nous avons observé une évolution de la nourriture donnée aux poissons vers moins de farine de poisson et plus de nourriture extraite de fermentation. DSM est leader sur ce sujet.

Pour chaque sous-secteur agroalimentaire, nous nous interrogeons sur l’existence de risques ESG et sur les opportunités découlant de nouvelles solutions offertes.

Un type de solution est le développement de biologiques issues de la fermentation. Le marché croit de 25%. Des sociétés très actives dans le domaine sont Christian Hansen, FMC et Incotec.

Une autre voie exploitable est le suivi d’une politique d’activité controverse.
En ayant une politique d’activité controverse et en agissant sur le sujet de l’exploitation et de l’extraction des énergies fossiles notamment en Arctique par exemple, il est possible de restreindre les effets néfastes induits sur la biodiversité.

Aboutir à une force de travail sur la biodiversité aussi pratique que ce qui a été fait sur le changement climatique serait bienvenu.
Les recommandations du TCFD qui concernent la prise en compte du changement climatique sont très concrètes pour le monde financier ayant été mises sur pied par des spécialistes de la finance. C’est un outil utile pour le déploiement des stratégies d’investissement.

Nous espérons le même genre d’initiative sur la biodiversité qui amènerait les entreprises à cartographier et mesurer de manière plus fine leurs interactions avec les ressources naturelles (en quantité et qualité d’intrants, rejets et pollutions)..

De même des initiatives collectives dans le domaine à l’instar de Climate Action 100+ seraient appropriées...

Ce cadre nous a permis un bond dans l’engagement avec les entreprises, par exemple avec Nestlé sur les problématiques de l’eau.

L’indisponibilité des données suffisantes ne vous empêche pas d’agir pour autant...
C’est ainsi que notre exposition à la dette gouvernementale brésilienne est quasi nulle actuellement. Ce qui se passe dans le volet environnement-climat dans le pays s’aligne bien avec le reste de nos convictions sur la gestion gouvernementale brésilienne.

Pouvez-vous nous donner des exemples concrets de décisions d’investissement en rapport avec ce sujet de la préservation de la biodiversité ?
Dans le secteur de la chimie ou des pesticides, des entreprises ont été bannies depuis longtemps, comme Bayer. Si le point de départ de l’exclusion de cette société est lié aux effets secondaires de leur pilule contraceptive, une analyse plus fine des activités de la société nous a conduit à identifier d’importants risques matériels relatifs au fait qu’une grande partie des revenus dépendait de l’utilisation de produits très toxiques, notamment les néonicotinoïdes.
Une autre valeur retirée de notre univers d’investissement est BASF en raison de son insecticide Fipronil, qui comme les néonicotinoïdes est accusé de la réduction de la population des abeilles.

DPAM est très impliqué dans le private equity…

C’est notamment le cas avec un fonds sur la reforestation ou encore une stratégie basée sur le principe de l’économie circulaire. L’avantage du private equity est que les projets peuvent être suivis depuis leur lancement.
Cependant, la force de frappe est bien plus conséquente en intervenant sur les actions cotées et les obligations en particulier les obligations d’Etat.

A ce sujet, vous avez récemment lancé une stratégie obligataire DPAM L - Bonds Climate Trends Sustainable, où la biodiversité s’inscrit dans la problématique du Climat.
Il y a une relation étroite entre biodiversité et changement climatique-environnement.
La récupération de la couche d’ozone ou la réparation des coraux se font de manière plus lente en raison du changement climatique.

DPAM L - Bonds Climate Trends Sustainable est un fonds qui combine l’aspect opportunités avec des solutions innovantes, et l’aspect risques.
Nous avons souhaité aller au-delà des green bonds afin d’avoir une marge de manœuvre plus substantielle sur la transition énergétique et sur un plan financier, avoir une plus grande diversification et une plus grande liquidité.
Ce fonds s’intéresse dès lors également aux dits climate enablers çàd. Les sociétés qui proposent des solutions aux enjeux climatiques (par exemple des alternatives au secteur chimique). Il intègre également les dis climate challengers çàd. Les secteurs qui contribuent majoritairement aux émissions de gaz à effet de serre tels que pétrole et gaz, transports, chimie…




Imen Hazgui