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Interview de Léa Dunand-Chatellet  : GÉRANTE ET DIRECTRICE DU PÔLE INVESTISSEMENT RESPONSABLE DE DNCA FINANCE

Léa Dunand-Chatellet

GÉRANTE ET DIRECTRICE DU PÔLE INVESTISSEMENT RESPONSABLE DE DNCA FINANCE

Nous avons tenu à mettre en place plusieurs niveaux de reporting pour assurer la communication sur l'ISR auprès des investisseurs avérés et potentiels

Publié le 08 Janvier 2020

A quand remonte la première publication de reportings extra-financiers au sein de DNCA Finance ?
Dès mon arrivée au sein de la société en 2018. L’Investissement socialement responsable est un domaine dans lequel le marketing peut être très important et où malheureusement la qualité réelle de l’analyse faite pour la construction des portefeuilles n’est pas toujours établie.
Au-delà de la simple communication de reporting, il nous a paru indispensable de faire preuve de transparence en la matière afin de montrer patte blanche.

De quelle manière faites-vous en sorte cette transparence soit assurée ?

Nous avons trois niveaux de reporting.
Le premier niveau de reporting est mensuel. Il comporte certains indicateurs ESG, rend compte de notre matrice ABA et de la répartition du portefeuille à partir de cette matrice, met en avant un graphique sur l’exposition à diverses transitions durables, et fait état de la notation extra financière attribuée.
Ce reporting a été conçu de telle manière à s’aligner avec les exigences du label ISR qui impose d’avoir un indicateur environnemental (en l’espèce l’empreinte carbone), un indicateur social (les restructurations) et un indicateur de gouvernance (le pourcentage d’administrateurs indépendants).

Pourquoi avoir opté pour ces indicateurs ?

Ce sont des indicateurs palpables, qui parlent au grand public, et qui sont relativement faciles à agréger tous les mois.

Au-delà de ce reporting mensuel, vous avez fait le choix de vous orienter vers d’autres supports de communication plus qualitatifs…
Effectivement. Nous publions un deuxième reporting, tous les quatre mois. Celui-ci contient des interviews de sociétés dans lesquelles nous sommes investis, des restitutions de visites de sites, et pour les six fonds ISR labellisés de DNCA Finance : des développements plus poussés sur l’empreinte carbone (en nombre d’allers-retours Paris/NewYork), sur la part charbon dans les portefeuilles, le top 3 des valeurs ayant le meilleur positionnement environnemental, le top 3 des valeurs ayant la meilleure exposition sur tous les sujets du développement durable, et le top 3 des valeurs répondant aux Objectifs de Développement Durable.

Enfin, nous avons souhaité adresser un reporting plus abouti pour deux fonds en particulier, le fonds DNCA Invest Beyond Semperosa et le fonds Infrastructures. Il devrait être décliné l’année prochaine sur notre fonds patrimonial, DNCA Invest Beyond Alterosa.
Ce reporting correspond selon nous au niveau maximum de transparence pouvant être atteint.
Il contient des éléments consolidés, la répartition par exposition aux transitions durables, un calculateur. Tout investisseur avéré ou potentiel pourra en mettant le montant de son investissement avoir une idée concrète des impacts extra financiers susceptibles d’être générés avec une lecture détaillée de la manière dont ces impacts ont été calculés.
Dans ce reporting, nous expliquons également pour chaque ligne du portefeuille, en précisant le poids de la valeur et en redécrivant l’activité exercée : la transition durable à laquelle la société est exposée (par exemple les énergies propres pour une société comme Iberdrola à hauteur de 26% de son chiffre d’affaires), ainsi que les ODD (Objectifs de Développement Durable établis par les membres des Nations Unies) identifiés.
Nous livrons enfin une analyse qualitative des impacts :
l’additionnalité des services et produits : ce qu’ils apportent au-delà de la régulation, des normes de marché et en ligne avec les ODD ;
l’intentionnalité du management : les engagements pris, les financements clairement identifiés, les relais de croissance apportés ;
la mesurabilité : la fiabilité et la tangibilité des données.

Les contributions positives sont très hétérogènes…
Les sociétés évoluant dans des domaines d’activité différents, ces contributions positives sont effectivement très disparates.
Ainsi, les contributions positives identifiées pour une société comme Iberdrola sont la production d’énergie renouvelable qui a permis d’éviter 18 millions de tonnes d’émission de CO2 et l’existence d’un programme d’accès à l’énergie pour des personnes défavorisées auquel ont eu accès 5,4 millions d’individus. Pour une société comme Novo Nordisk, les contributions positives distinguées sont le nombre de patients soignés à hauteur de 29 millions et l’existence d’un programme d’accès à l’insuline à bas coût qui a profité à 5 millions personnes défavorisées …

Vous n’hésitez pas à vous attarder sur des discussions avec les entreprises investies afin de déterminer les bons indicateurs d’impact et les bonnes mesures de ces indicateurs ?

Cela nous semble être une dimension essentielle. Ainsi, nous avons en portefeuille la société Symrise spécialisée dans la fabrication d’ingrédients naturels principalement pour l’industrie agroalimentaire et l’industrie cosmétique. L’entreprise détient une gamme de 15 000 ingrédients. Pour 5 000 d’entre eux, des fiches rendant compte de l’impact environnemental favorable ou de l’additionnalité en termes de santé ont été établis .
En l’absence de consolidation des données disponibles, la question a été de savoir quel ingrédient nous devions considérer pour notre reporting. Nous avons choisi en concertation avec la société le menthol car Symrise produit 40% du menthol dans le monde. Nous avons ainsi mis en avant le fait que la société était en capacité de faire l’économie 98 mètres de cubes d’eau et de 80 tonnes de CO2 par tonne de menthol produite par rapport aux autres procédés de ses compétiteurs.

Vous êtes également dans l’optique de publier des reportings plus orientés…

Nous allons publier un reporting social sur notre fonds DNCA Invest Beyond Global Leaders, un reporting d’engagement sur notre fonds European Leaders, un reporting climat sur le fonds DNCA Invest Beyond Infrastructures & Transition.

Pourquoi un tel souci de crédibiliser votre démarche ISR ?

Le développement durable est devenu un enjeu majeur adossé à une multitude de recherche fondée sur des expertises approfondies.
Toute notre démarche nous apporte une connaissance des entreprises qui est cruciale dans notre gestion et que nous n’aurions pas si nous nous contentions d’une simple analyse financière.
Il y a une forte valeur ajoutée qui se dégage.
Pour mesurer la contribution aux enjeux du développement durable en pourcentage du chiffre d’affaires, nous avons identifié 38 activités rentables à grande échelle.
Les produits et services fournis concernés sont liés à des tendances de long terme et bénéficient d’une forte croissance par nature.

Pour vous, ces multiples reporting sont réellement un moyen de réconcilier l’épargnant et la finance…

Ces reportings sont destinés à aider les épargnants à faire le tri dans ce qui existe actuellement en matière d’investissement socialement responsable. Les investisseurs veulent comprendre ce dans quoi ils investissent.
Nous allons dans le domaine de la gestion d’actifs dans une direction similaire à celle qui s’est dessinée dans le domaine agro-alimentaire avec notamment l’application Yuka. De plus en plus de consommateurs n’hésitent pas à screener les étiquettes des produits dans les magasins afin de savoir ce qu’ils contiennent et s’assurer qu’il n’y a pas de danger majeur sous-jacent.
Les épargnants sont des consommateurs et sont en enclins à s’emparer du pouvoir qu’ils ont pour prendre des décisions en connaissance de cause sur leur acte d’épargne.

Comment ces épargnants peuvent être rassurés sur le fait qu’on ne leur dit pas n’importe quoi dans ces reportings ?

Tous nos reportings sont consultables sur notre site Internet, à l’exception des fiches valeurs que nous fournissons sur demande des investisseurs. Les données sont vérifiables.

Il y a une fâcheuse tendance pour certaines sociétés de faire valoir leur implication dans plusieurs, si ce n’est tous les ODD. Comment y faites-vous face ?
Nous veillons à ce que les ODD rattachés soient justifiés par une part substantielle du chiffre d’affaires généré.
Ainsi, l’ODD retenu pour une société comme Bureau Veritas est celui de la bonne santé et du bien-être car grâce à son processus de certification, la société permet d’évincer de la chaine de valeur des produits qui pourraient potentiellement avoir des répercussions néfastes sur la santé et des dispositifs pouvant conduire à des décès.

Tout le monde a un regard différent sur la notion d’impact. Les discussions pour parvenir à un terrain d’entente dans des instances formelles comme l’AFG n’avancent pas. Comment l’investisseur final peut se retrouver lorsqu’il y a divergence d’opinions dans les reportings d’impacts ?
Comme toutes stratégies d’investissement, les notions retenues peuvent différer. Toutes les sociétés de gestion n’ont pas la même définition d’une » valeur de croissance », d’une « valeur décotée » … Il n’est peut-être pas pertinent de chercher à standardiser la matière à l’extrême et il faudrait probablement admettre que des spécificités peuvent exister en fonction des maisons de gestion.
L’essentiel est d’appuyer l’analyse effectuée par des éléments fondés.

Des limites existent au reporting ?

Nous pouvons évoquer au moins trois limites. Nous rendons compte dans nos publications du calcul d’un impact positif brut : par exemple les émissions de CO2 évitées par les énergies renouvelables. Pour une société comme Iberdrola, ces énergies renouvelables représentent un quart du chiffre d’affaires. Il faudrait pour aller au bout du raisonnement calculer un impact positif net en intégrant l’ensemble des différentes facettes du business modèle de la société.
Certains ODD manquent de pertinence dans le domaine de la gestion d’actifs : pas de pauvreté, pas de faim dans le monde, contribuer à la paix… ou ne sont pas reliés à des idées concrètes d’investissement : la vie aquatique.
Certains indicateurs comme l’alignement du portefeuille avec la trajectoire 2 degrés* nous semblent illusoires à mettre en exergue de manière fiable en raison de la très importante complexité à consolider les données pertinentes sur plusieurs valeurs.
Des professionnels comme Schneider Electric, Air Liquide, Iberdrola, experts dans le domaine de l'énergie et impliqués dans l'efficacité énergétique ont eux même mis l’accent sur cette difficulté.

Texte achevé de rédiger le 26 décembre 2019.

Les positions évoquées sont celles de l’équipe de gestion. Les valeurs citées sont détenues en portefeuilles et les données sont arrêtées au 30/11/2019. Ce sont des informations non contractuelles données à titre indicatif. Elles peuvent être amenées à évoluer dans le temps. Sources : DNCA Finance.

*Pour rappel, l'Accord de Paris sur le climat de 2015 prévoit de contenir la hausse de la température planétaire nettement en dessous de 2 °C en 2100 par rapport aux niveaux préindustriels, en essayant de la limiter à 1,5 °C. Toute entreprise doit se fixer des objectifs pour atteindre cette trajectoire.

Imen Hazgui