Benjamin Louvet
Directeur de la Gestion Matières Premières chez Ofi invest Asset Management
Conflit au Moyen Orient : les marchés financiers sous-estiment-ils le risque ?
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Publié le 19 Mars 2026
Parce qu’il faut bien mesurer l’ampleur du choc auquel nous sommes confrontés. Il ne s’agit pas d’une tension ordinaire sur les marchés de l’énergie, ni d’un simple épisode de volatilité géopolitique. Nous faisons face à une interruption majeure d’un point de passage stratégique dont dépend une part essentielle des flux énergétiques mondiaux.
Nous parlons d’un blocage susceptible d’affecter immédiatement l’équilibre énergétique international 
Le problème concerne-t-il uniquement le pétrole ?
Non, et c’est même l’une des raisons pour lesquelles la situation est particulièrement grave. Le pétrole concentre naturellement l’attention, car il reste la principale référence des marchés énergétiques et du transport mondial. Mais le gaz naturel est lui aussi concerné par les perturbations.
Le fait que le pétrole et le gaz soient touchés simultanément transforme une crise sectorielle en crise systémique 
Quels sont les principaux problèmes posés par cette interruption ?
Le problème est de deux ordres. Le premier est un problème immédiat de contournement : il faut trouver des moyens alternatifs pour continuer à faire circuler les hydrocarbures malgré la fermeture ou la paralysie du point de passage principal.
Les solutions existent, mais aucune ne permet de rétablir rapidement et complètement la fluidité des flux perdus 
Quelles sont les solutions de contournement envisagées ?
La première solution consiste à charger le pétrole dans des ports situés directement sur le golfe d’Oman, c’est-à-dire au-delà du détroit bloqué. En théorie, cette option permettrait de soustraire une partie des flux à la contrainte du passage initial. Mais en pratique, elle est aujourd’hui fortement compromise par les attaques répétées dans la zone.
Le contournement maritime […] devient de plus en plus fragile à mesure que la conflictualité s’étend 
Existe-t-il une autre solution ?
Oui. La deuxième solution repose sur un axe terrestre, à savoir un pipeline saoudien reliant l’est du pays, où se concentrent les grands champs pétroliers, à la côte de la mer Rouge.
Cette solution […] ne permet de compenser qu’environ un quart du problème global 
Cette solution n’est donc pas suffisante ?
Effectivement, elle est très loin d’être suffisante. D’abord parce que sa capacité est limitée, comme on vient de le voir. Ensuite parce qu’elle déplace le problème sans le résoudre totalement. Une fois le pétrole acheminé jusqu’à la mer Rouge, il faut encore organiser son transport maritime vers les zones de consommation.
Cette voie n’est donc pas réellement adaptée à un redéploiement massif et rapide des flux
Le pipeline saoudien présente-t-il des risques ?
Oui, des risques très importants. Sa longueur même en fait une infrastructure vulnérable. Sur plusieurs milliers de kilomètres, il est impossible de garantir une sécurité absolue. Une attaque ciblée, notamment par drone, pourrait suffire à l’endommager localement, à interrompre le flux ou à créer une menace suffisante pour ralentir son exploitation.
Une infrastructure peut devenir stratégiquement précaire si elle peut être neutralisée facilement 
Quelle est la troisième solution envisagée ?
La troisième solution consiste à rouvrir le détroit d’Ormuz, c’est-à-dire à lever directement le blocage à la source.
C’est la solution la plus logique mais aussi la plus lourde politiquement et militairement 
Comment les États réagissent-ils à cette situation ?
Face à l’urgence, plusieurs pays ont annoncé la libération d’une partie de leurs stocks stratégiques. En théorie, cette décision a du sens : lorsqu’une rupture d’approvisionnement menace, les réserves doivent servir d’amortisseur temporaire. C’est précisément pour cela qu’elles existent.
Annoncer une libération de stocks est une chose ; la transformer en flux effectifs en est une autre
Quels sont les limites des stocks stratégiques ?
Ces limites sont nombreuses. Premièrement, la composition des stocks n’est pas homogène. En Europe, on trouve davantage de produits raffinés, tandis qu’aux États-Unis, il s’agit surtout de pétrole brut. Cela peut créer un décalage entre ce qui est disponible et ce dont le marché a besoin à un instant donné.
La réserve existe, mais sa mise à disposition est bridée par des contraintes techniques et logistiques 
Quelle est la capacité maximale de ces réserves ?
Le débit maximal historiquement atteint pour la sortie de pétrole depuis ces réserves est d’environ 4,5 millions de barils par jour. Ce chiffre est important, car il montre immédiatement les limites du dispositif.
Ces réserves peuvent lisser le choc, mais elles ne peuvent pas remplacer l’infrastructure 
Y a-t-il des problèmes de qualité du pétrole stocké ?
Oui, et cet aspect est souvent sous-estimé. Le pétrole stocké sur de longues durées peut se dégrader, évoluer chimiquement ou devenir moins adapté à certaines configurations industrielles.
Tous les volumes disponibles ne sont pas nécessairement utilisables sans difficulté 
Quelle est la véritable gravité de la situation ?
La gravité réelle de la situation tient au fait que nous ne sommes plus seulement dans un schéma classique de hausse des prix liée à une tension d’offre. Nous basculons potentiellement dans un scénario plus sévère, où le manque de disponibilité physique de l’énergie n’engendre pas seulement de l’inflation, mais aussi des arrêts de production dans l’économie réelle.
Nous basculons potentiellement dans un scénario de manque de disponibilité physique de l’énergie 
Pourquoi cette situation parait-elle plus grave que les crises des années 1970 ?
Parce qu’aujourd’hui, l’économie mondiale a déjà absorbé une grande partie des gains d’efficacité possibles. Dans les années 1970, une part plus importante de la consommation énergétique pouvait encore être considérée comme peu efficiente, mal optimisée ou relativement compressible.
Le système est plus efficient, mais cette efficience le rend plus vulnérable à une rupture prolongée 
Même si la crise se résout rapidement, y aura-t-il des conséquences ?
Oui, inévitablement. Même dans l’hypothèse favorable où la circulation reprendrait dès demain, les retards accumulés dans les chargements, les réaffectations de navires, les détours imposés et les perturbations portuaires continueraient à produire leurs effets pendant plusieurs semaines.
L’arrêt peut être immédiat ; la normalisation, elle, ne l’est jamais 
Qu’en est-il du gaz naturel ?
Le gaz naturel est, lui aussi, au cœur du problème. En Europe, son prix s’est envolé, notamment parce que le continent demeure fragilisé par la recomposition de ses approvisionnements depuis la crise russo-ukrainienne.
Tout le monde se retrouve en compétition sur un marché de cargaisons limité 
D’autres pays réduisent-ils leur production ?
Oui. Des pays comme le Koweït et l’Irak, le Bahrein ont déjà annoncé des réductions de production, y compris pour le gaz dans certains cas. Ces décisions s’expliquent par une contrainte simple mais redoutable : lorsqu’il devient difficile, voire impossible, d’exporter les volumes produits, les capacités de stockage locales se remplissent progressivement.
On passe d’une crise de transport à une crise de production 
Quel est le risque si la situation dure trop longtemps ?
Le risque majeur est celui de la saturation des capacités de stockage dans la région. Nous sommes à environ quatorze jours de conflit dans le scénario évoqué, et beaucoup estiment qu’au-delà d’environ vingt jours, l’essentiel des capacités de stockage disponibles serait totalement saturé. À partir de là, les producteurs n’auraient plus d’autre choix que d’arrêter la production.
Une fois les capacités saturées, la seule solution consiste à arrêter la production 
Quels autres secteurs sont affectés ?
Les conséquences dépassent très largement le pétrole et le gaz. Les fertilisants sont directement concernés, ce qui menace à terme l’agriculture mondiale. Le soufre l’est aussi, pour 50% de sa production, alors qu’il est indispensable à la fabrication de l’acide sulfurique, lui-même central dans plusieurs procédés industriels et métallurgiques, notamment dans le traitement du cuivre et du nickel.
La crise peut se propager bien au-delà du secteur énergétique 
Y a-t-il un risque humanitaire ?
Oui, et il ne faut pas le sous-estimer. La région concernée est aussi une zone fortement dépendante des importations alimentaires, notamment de blé et d’autres denrées. Si les bateaux ne peuvent plus entrer normalement, ce n’est pas seulement l’exportation d’énergie qui est perturbée, mais aussi l’approvisionnement des populations locales.
Une crise énergétique peut rapidement se doubler d’une crise alimentaire et humanitaire 
Qu’en est-il de l’aluminium ?
L’aluminium constitue un autre point de fragilité majeur. La région représente environ 10 % de la production mondiale d’aluminium, avec de grands producteurs, notamment au Qatar. Certains acteurs ont déjà annoncé des arrêts de production.
L’aluminium constitue un autre point de fragilité majeur
Quels secteurs économiques sont particulièrement touchés ?
Deux secteurs apparaissent en première ligne : le fret maritime et l’aviation. La raison est assez simple.
L’impact […] est plus immédiat et plus violent pour le maritime et l’aérien 
Quels indicateurs faut-il surveiller pour jauger de la suite des évènements ?
Il faut surveiller en priorité les annonces d’arrêts de production de pétrole et de gaz dans les pays producteurs, car elles signalent un passage à une phase plus grave de la crise. Il faut également observer les frappes ou sabotages sur les infrastructures de contournement, notamment le pipeline traversant l’Arabie saoudite, les ports situés en dehors du détroit, ainsi que les terminaux sur la mer d’Arabie et le golfe d’Oman.
Les arrêts de production signalent un passage à une phase plus grave de la crise
Qu’est-ce qu’un choc industriel ?
Un choc industriel désigne une situation dans laquelle des entreprises ou des secteurs entiers doivent réduire, suspendre ou arrêter leur production faute d’énergie disponible.
Une entreprise peut produire avec une énergie plus chère, mais pas sans énergie 
Quelles régions sont les moins exposées ?
La zone la moins touchée est clairement les Etats-Unis du fait de leur forte production. Je dirai ensuite que la Chine est menacée mais dispose de stocks stratégiques importants et a bien avancé dans sa transition énergétique. Enfin, l'Europe est assez vulnérable, mais la France est en partie protégée par son important parc nucléaire.
Peut-on comparer cela à la crise du Covid ?
La comparaison n’est que partiellement pertinente. Pendant la crise du Covid, l’arrêt de production venait principalement de l’impossibilité de travailler normalement, du fait des confinements, des restrictions sanitaires et de la désorganisation du travail. Ici, le mécanisme est différent : ce n’est pas la main-d’œuvre qui manque, mais l’énergie.
Ce n’est pas la main-d’œuvre qui manque, mais l’énergie 
Quelles sont les perspectives économiques à ce stade ?
À ce stade, les prévisions économiques ne sont pas encore officiellement remises en cause. Il est important de le rappeler : le scénario central n’a pas encore basculé. Mais cette stabilité reste conditionnelle. Si la crise se prolonge encore une semaine ou plus de dix jours, alors il faudra commencer à réexaminer très sérieusement les perspectives de croissance mondiale.
Le scénario central n’a pas encore basculé, mais cette stabilité reste conditionnelle 
Quel est le délai critique pour une résolution ?
Le délai critique semble se situer autour de sept à dix jours supplémentaires, avec une zone de danger plus nette au-delà d’une vingtaine de jours en raison de la saturation des capacités de stockage. Tant qu’une solution intervient dans cette fenêtre, le scénario central peut encore être défendu, même si les dégâts logistiques seront déjà réels.
Le temps est un facteur central : plus la crise dure, plus elle change de nature 
AVERTISSEMENT Cette interview ne doit en aucun cas s'apparenter à une recommandation d'acheter, de vendre ou de continuer à détenir un investissement. Elle n’a aucune valeur contractuelle et ne constitue en aucun cas un conseil en investissement.
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Les performances passées ne préjugent pas des performances à venir. Elles ne sont pas constantes dans le temps et ne constituent en rien une garantie de performances à venir.
Imen Hazgui
Conflit au Moyen Orient : les marchés financiers sous-estiment-ils le risque ?