Interview de Yves  Maillot : Président fondateur de YAM Capital SAS

Yves Maillot

Président fondateur de YAM Capital SAS

Cash, prudence et sélectivité : la stratégie face au choc énergétique

Publié le 22 Avril 2026

Comment décririez-vous votre positionnement dans l’environnement actuel de marché ?
Nous sommes dans une phase où la visibilité est extrêmement réduite, ce qui modifie profondément la manière d’aborder l’investissement. En début d’année, j’avais construit un plan avec des arbitrages tactiques précis, mais la rapidité et la nature des événements m’ont conduit à suspendre leur mise en œuvre. Ce n’est pas tant une remise en cause des convictions qu’un ajustement face à un changement brutal de régime de marché.

La performance devient secondaire par rapport à la préservation du capital. La gestion du drawdown redevient centrale

Dans ce type d’environnement, la hiérarchie des priorités évolue. La performance devient secondaire par rapport à la préservation du capital. La gestion du drawdown redevient centrale. Le fait de ne pas être contraint par un benchmark ni par un niveau d’exposition minimum est un avantage déterminant : cela permet de se mettre en retrait sans coût d’opportunité structurel.
Concrètement, cela s’est traduit par une remontée significative du niveau de cash. Ce choix peut sembler défensif, mais il est en réalité stratégique : conserver des liquidités dans une phase d’incertitude, c’est se donner de l’optionnalité pour intervenir plus tard dans de meilleures conditions.

Pourquoi la hausse du prix de l’énergie constitue-t-elle le principal facteur de risque ?
Le passage du baril de 70 à 100 dollars, puis son maintien à ce niveau, constitue un choc important. Mais ce qui compte davantage que le niveau absolu, c’est la durée.
Un choc énergétique court est absorbable. Un choc durable devient systémique. Il agit simultanément sur plusieurs canaux : il réduit le pouvoir d’achat des ménages, pèse sur les marges des entreprises via les coûts d’intrants, et dégrade les anticipations économiques.

Un choc énergétique court est absorbable. Un choc durable devient systémique

Pour l’instant, l’impact réel reste limité. On est encore dans une phase où le choc est principalement anticipé plutôt que matérialisé. Mais les comportements commencent à évoluer. Les dirigeants d’entreprise envisagent des ajustements si la situation perdure, ce qui est souvent le signe précurseur d’un ralentissement plus large.
Le point clé est donc la persistance. Si les prix restent élevés dans le temps, le risque n’est plus seulement inflationniste : il devient récessif. Et plus la durée s’allonge, plus la probabilité d’un scénario de récession, notamment à horizon 2027, augmente.

Pourquoi les marchés actions et crédit semblent-ils relativement résilients ?
Cette résilience s’explique par une combinaison de facteurs structurels et comportementaux.
D’un point de vue historique, le choc énergétique actuel est moins violent que ceux des années 1970. À cette époque, le poids de l’énergie dans le budget des ménages était deux à trois fois plus élevé qu’aujourd’hui. Cela signifie que, toutes choses égales par ailleurs, l’impact macroéconomique direct est aujourd’hui moins brutal.

Les marchés intègrent majoritairement l’idée que cette hausse des prix de l’énergie ne sera pas durable

En revanche, l’impact psychologique est plus fort, notamment en raison de la vitesse des variations. Aux États-Unis, cet effet est amplifié par la structure des prix de l’énergie : une fiscalité plus faible rend les prix beaucoup plus volatils pour le consommateur final.
Les marchés, eux, fonctionnent par anticipation. Aujourd’hui, ils intègrent majoritairement l’idée que cette hausse des prix de l’énergie ne sera pas durable. C’est cette hypothèse implicite qui explique la capacité des marchés actions et du crédit à absorber le choc.
Enfin, il faut rappeler que le marché du crédit est structurellement corrélé aux actions. Les investisseurs crédit analysent la solvabilité des entreprises à travers leur capacité à générer du cash-flow. Cela crée une dynamique commune entre les deux marchés.

Comment interpréter les anticipations de croissance des bénéfices, qui restent élevées ?
Les chiffres sont effectivement impressionnants : +13 % pour le Stoxx Europe 600, +15,7 % pour l’Euro Stoxx, +17,4 % pour le S&P 500 et jusqu’à +33 % pour le Nasdaq pour l’exercice 2026.
Mais ces données agrégées sont trompeuses. Elles masquent une forte concentration des révisions haussières sur un nombre limité de secteurs, en particulier l’énergie. Les grandes compagnies pétrolières ont vu leurs profits anticipés augmenter de plusieurs dizaines de milliards, ce qui tire mécaniquement les indices vers le haut.

Les chiffres sont effectivement impressionnants [...] mais ces données agrégées sont trompeuses

À l’inverse, des secteurs comme les loisirs, les médias ou le tourisme subissent des révisions négatives, mais leur poids dans les indices est insuffisant pour contrebalancer l’effet des majors de l’énergie.
Cela souligne un point essentiel : le marché n’est pas homogène. Il est profondément fragmenté. La dispersion des performances et des perspectives est très élevée. Cela redonne une importance centrale à la sélection de valeurs.

Pourquoi le marché obligataire reste-t-il plus prudent ?
Le marché obligataire intègre des risques que les marchés actions relativisent encore.
D’une part, il anticipe un risque de ralentissement économique si les prix de l’énergie restent élevés. D’autre part, il est particulièrement sensible à la situation des finances publiques.

Le marché obligataire intègre des risques que les marchés actions relativisent encore

Aux États-Unis, le déficit reste autour de 5 % du PIB, et la charge de la dette dépasse désormais 1 000 milliards de dollars. En France, les déséquilibres sont dans une moindre mesure comparables, avec une contrainte supplémentaire liée à l’absence de solde primaire positif.
Dans ce contexte, la dette souveraine perd partiellement son statut d’actif refuge. Les spreads peuvent se tendre rapidement, comme on l’a observé récemment entre la France et l’Allemagne.
Le marché obligataire est donc pris dans une tension : d’un côté, il pourrait bénéficier d’un ralentissement économique ; de l’autre, il est pénalisé par la dégradation structurelle des finances publiques.

Comment analysez-vous les mouvements de l’euro-dollar ?
Sur longue période, il est essentiel de relativiser. Depuis 1999, l’euro-dollar évolue dans une large fourchette, généralement entre 1,05 et 1,20, avec un point d’équilibre autour de 1,15. Les épisodes extrêmes, comme le pic proche de 1,60 avant 2008, restent exceptionnels.

 L’euro-dollar évolue dans une large fourchette, généralement entre 1,05 et 1,20, avec un point d’équilibre autour de 1,15

Aujourd’hui, les mouvements sont essentiellement dictés par les anticipations de politique monétaire. Les taux directeurs sont autour de 2% en zone euro contre environ 3,50% - 3,75% aux États-Unis. Mais ce sont surtout les anticipations qui comptent : le marché anticipe désormais plusieurs hausses de taux en Europe, alors que les anticipations sont plus stables aux États-Unis.
À long terme, la question est différente. Le dollar reste la principale monnaie internationale, mais sa part dans les réserves de change est passée de 70 % à 60 %. Cette évolution traduit une lente diversification du système monétaire international.
Dans ce contexte, des actifs comme l’or jouent un rôle de référence, car ils permettent d’évaluer la dépréciation réelle des monnaies.

Pourquoi la visibilité sur l’inflation reste-t-elle limitée ?
L’inflation actuelle est dominée par un choc d’offre énergétique, ce qui la rend particulièrement difficile à anticiper.

Nous sommes dans une configuration instable, avec des forces inflationnistes et déflationnistes qui coexistent

Si le baril se stabilise autour de 90 à 100 dollars, l’impact inflationniste sera significatif mais potentiellement gérable. En revanche, une hausse supplémentaire ou une prolongation de ce niveau pourrait entraîner des effets de second tour.
Dans les scénarios du FMI, la croissance mondiale est estimée à environ 3 %, sur la base d’un baril à 82 dollars. Cela signifie qu’un maintien durable au-dessus de ce niveau entraînerait probablement une révision à la baisse des perspectives économiques.
Mais il existe une force opposée : la demande. Si les prix de l’énergie pèsent trop fortement sur la consommation, cela peut freiner l’inflation en limitant la capacité des entreprises à répercuter les hausses de coûts.
Nous sommes donc dans une configuration instable, avec des forces inflationnistes et déflationnistes qui coexistent.

Le risque lié à la dette privée est-il préoccupant ?
Le marché de la dette privée représente environ 1 400 milliards de dollars, avec une exposition d’environ 25 % au secteur du logiciel.
Ces chiffres restent significativement inférieurs à ceux observés lors de la crise des subprimes, ce qui limite le risque systémique. Cependant, le problème ne réside pas uniquement dans la taille, mais dans la structure.

Le risque existe donc, mais il semble aujourd’hui contenu. Le principal danger réside dans des effets de contagion en chaîne

Le développement de ce marché repose sur un transfert de risque des banques vers des investisseurs privés. Ce modèle fonctionne tant que les conditions économiques sont favorables. En revanche, en cas de tension, la question de la liquidité devient centrale.
Certains produits offrent une liquidité apparente sur des actifs qui, en réalité, sont peu liquides. En cas de retraits massifs, cela peut entraîner des blocages ou des décotes.
Le risque existe donc, mais il semble aujourd’hui contenu. Le principal danger réside dans des effets de contagion en chaîne.

Comment construisez-vous votre allocation dans ce contexte ?
L’allocation repose aujourd’hui sur trois principes : prudence, sélectivité et optionalité.

 La santé et certaines biotechnologies pourraient offrir des points d’entrée

Le cash joue un rôle central. Il permet de limiter le risque et de conserver une capacité d’intervention future.
Sur les actifs risqués, l’approche est thématique. Les matières premières, notamment les métaux précieux et le cuivre, restent intéressantes, même si des prises de bénéfices ont été réalisées après une forte performance.
Les thèmes liés à l’énergie, à l’électrification et à l’intelligence artificielle restent structurants. L’IA, en particulier, génère une demande massive, avec une adoption estimée entre 40 % et 50 % de la population, et encore plus élevée chez les jeunes actifs.
Le secteur de la défense reste porteur mais nécessite une plus grande sélectivité, tandis que la santé et certaines biotechnologies pourraient offrir des points d’entrée après une période de sous-performance.

Peut-on parler de bulle sur l’intelligence artificielle ?
À ce stade, cela semble excessif. Contrairement à la bulle Internet, la demande est déjà réelle et largement diffusée.

 Le véritable enjeu n’est pas la demande, mais la valorisation 

Les investissements sont massifs, mais ils répondent à une dynamique industrielle tangible. Le véritable enjeu n’est pas la demande, mais la valorisation. Les anticipations de croissance sont élevées, et leur réalisation dépendra de nombreux facteurs.
Pour un investisseur, la difficulté est d’évaluer le bon niveau d’entrée. Cela plaide pour une approche progressive et opportuniste.

Pourquoi restez-vous en retrait du secteur bancaire ?
Le secteur bancaire européen est passé d’une valorisation de 0,5–0,6 fois l’actif net à environ 1 fois l’actif net. Ce rattrapage était logique.

Dans un univers d’investissement large, il est possible de trouver des opportunités plus lisibles

Cependant, le secteur reste complexe et dépend fortement de variables macroéconomiques difficiles à anticiper. Il existe également une opacité structurelle liée aux bilans.
Dans un univers d’investissement large, il est possible de trouver des opportunités plus lisibles. Le secteur bancaire reste néanmoins un indicateur utile de l’état du système financier.

Quelle est votre conclusion sur la situation actuelle ?
Nous sommes dans une phase de transition où les équilibres restent fragiles. Le principal déterminant à court terme est l’évolution des prix de l’énergie.

Dans ce contexte, la discipline et la patience sont essentielles

Dans ce contexte, la discipline et la patience sont essentielles. Il est préférable de conserver des marges de manœuvre, d’éviter les décisions précipitées et d’attendre un retour de visibilité.
Les opportunités existent, notamment sur des thématiques structurelles fortes, mais elles doivent être abordées avec prudence.

AVERTISSEMENT 

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Les performances passées ne préjugent pas des performances à venir. Elles ne sont pas constantes dans le temps et ne constituent en rien une garantie de performances à venir.


Imen Hazgui